[en théorie] voile et féminisme

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Disclaimer : cette rubrique a pour but de présenter des ouvrages de type essais/témoignages qui ont alimenté ma réflexion en tant que femme et féministe (et agnostique, je le précise pour ce cas précis). Il s’agit d’une présentation subjective mais la plus humble possible : si vous êtes concerné·e par le sujet abordé (et aussi si vous ne l’êtes pas), je n’attends que votre avis pour pouvoir progresser et réfléchir encore davantage. J’espère donc que ma démarche sera prise pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une volonté sincère de partager une ouverture et une curiosité sur un sujet, et non une tentative d’appropriation quelconque (d’ailleurs j’ai fait au mieux pour ne pas déformer ou simplifier les propos repris ici, mais si un point semble maladroit, pareil, n’hésitez pas). Cela posé, j’espère que les livres présentés vous intéresseront autant qu’ils m’ont intéressée, et que les discussions potentielles en commentaires pourront se faire dans le respect et l’ouverture d’esprit. Amour sur vous et bonne lecture !

Au fur et à mesure de ma découverte du féminisme, j’ai fait en sorte de définir de plus en plus précisément mes convictions et mes positions, notamment sur certains sujets polémiques (auxquels tout·e féministe se doit apparemment d’avoir la solution au risque de décrédibiliser l’entièreté de la cause, tmtc on adore). Sans avoir réponse à tout, je me retrouve dans un féminisme le plus inclusif possible et je pense avoir des acquis stables sur pas mal de sujets… mais certaines questions restent parfois problématiques.

Un des sujets qui me posait question et ce jusqu’à très récemment, c’était le voile islamique (ici je parlerai de hijab, c’est-à-dire le foulard qui ne couvre pas le visage, contrairement au niqab et à la burqa). Il faut dire qu’avec la polémique autour du burkini il n’y a pas si longtemps, beaucoup d’arguments contradictoires – dont certains portés par des militant·e·s féministes – sont revenus sur le devant de la scène, et c’était un peu compliqué de s’y retrouver. Comment défendre ce « symbole d’un projet politique hostile à la mixité et à l’émancipation des femmes », cet « habit qui stigmatise la femme en tant qu’objet sexuel » ? Et plus encore, pourquoi autoriser en France, pays des droits de l’homme, quelque chose qui sert d’outil pour opprimer les femmes ailleurs dans le monde, mettant en pratique une « conception extrémiste et totalitaire de l’islam » ? (bien sûr, je choisis des propos forts mais d’autant plus marquants – de plus, je n’ai à l’époque eu accès qu’à peu d’avis contraires, c’est pourquoi je ne les mentionne pas ici) Bref, j’étais confuse, et quand le débat s’est calmé je n’avais toujours pas d’idée bien précise sur le sujet. N’étant pas concernée directement et n’étant pas croyante (ni musulmane ni chrétienne ni quoi que ce soit), j’avais du mal à envisager toutes les implications de ce débat et toute l’importance qu’il pouvait avoir pour les femmes concernées.

Et puis, il y a un mois, au détour d’une étagère de la bibliothèque universitaire, je suis tombée sur Les filles voilées parlent, un recueil de témoignages rassemblés par Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Pierre Tévanian (La Fabrique, 2008). Et là, paf ! la claque. Avec ce livre, j’ai découvert l’autre côté du miroir, la parole de femmes stigmatisées car portant le voile, considérées comme ignorantes, stupides ou opprimées alors qu’elles ont elles-même choisi de se voiler pour être en accord avec leur religion. J’ai pu lire les mots de jeunes filles qui ont vécu les débuts de la loi de mars 2004 (sur l’interdiction des signes religieux ostentatoires à l’école) et qui ont dû faire face à une violence (symbolique et parfois même physique) inouïe : dans ce livre s’expriment des lycéennes qui ont vu leurs droits niés et qui ont vécu pressions et exclusion parce qu’elles essayaient de les faire appliquer. J’ai découvert que la loi de 2004 interdit le port du voile mais aurait pu autoriser en théorie le port du bandeau, accessoire de mode, pour permettre aux jeunes musulmanes de rester en accord avec leurs croyances sans que cela soit « ostensible » (en effet, la circulaire d’application de la loi prévoit qu' »elle n’interdit pas les accessoires et les tenues qui sont portés communément par des élèves en dehors de toute signification religieuse. »). Et pourtant, en pratique, certains collèges et lycées se sont empressés dès la rentrée de 2004 d’interdire tout couvre-chef… aux musulmanes ! J’ai lu les récits de jeunes filles qui pensaient pouvoir suivre leurs cours normalement et faire entendre leur voix pendant la période de dialogue promise par cette loi (un temps permettant d’expliciter les directives officielles pour que tout se passe au mieux en local – un rapport sur ce dispositif est disponible ici), et qui se sont retrouvées mises à l’écart des autres élèves, laissées de côté par les professeur·e·s (tant des enseignant·e·s ouvertement racistes que féministes déclaré·e·s, sous toutes sortes de prétextes) ou même enfermées dans des salles de classe sans que personne ne soit au courant ! Bien sûr, il s’agit de cas particuliers, mais le simple fait qu’ils aient pu exister m’a sidérée – et ce n’était que le premier chapitre.

Cette période était qualifiée de « dialogue », mais le proviseur lui-même a reconnu que ce n’était pas vraiment un dialogue. Dès qu’on prononçait le mot arrangement ou bandana, c’était : « Il n’y a pas d’arrangement, pas de compromis ! La loi c’est la loi, le règlement c’est le règlement ! Vous l’appliquez ou vous sortez ! » Deux filles ont craqué, à cause de la pression psychologique. Il y avait la pression de la famille [pour enlever le voile], et aussi celle du lycée : être enfermée pendant deux mois dans une salle, sans profs, sans travail, sans conseils, c’est une pression énorme. On voit les jours passer, on prend du retard, avec le proviseur qui demande sans arrêt : « Alors, vous l’enlevez ? » C’est dur. Les filles voilées parlent, p.82 – Lamia*, 17 ans à la parution, propos recueillis en 2005. [les * renvoient à des prénoms modifiés dans le livre]

Au fil des pages et au-delà du contexte de l’école, ces « filles voilées » témoignent de leur vécu en tant que mères, en tant qu’étudiantes, en tant que travailleuses, ou tout simplement en tant que femmes. Elles disent l’ostracisme, le regard des autres, l’humiliation de devoir se soumettre à une loi ressentie comme injuste et l’incompréhension à laquelle elles ont fait et font encore face. Parce que contrairement à nombre d’idées reçues, les femmes qui s’expriment dans cet ouvrage ont choisi de porter le foulard (parfois même contre l’avis de leur famille). Pour la plupart d’entre elles, il n’est pas signe d’oppression : selon les cas, il est signe de respect pour Dieu et pour elles-mêmes, il est symbole de foi mais aussi d’une certaine liberté de pratique (bref il semble une évidence dans un État qui se dit laïc), il peut être une protection contre le regard des hommes ou encore avoir un tout autre sens, dans tous les cas profondément personnel et résultant d’un choix intime. Et si pour elles c’est une liberté, elles n’oublient pas pour autant les femmes contraintes à porter le voile et condamnent cette situation (qui semble d’ailleurs minoritaire pour les interviewées mais aussi statistiquement : seules 6% des musulmanes interrogées en 2016 pour l’Institut Montaigne déclarent porter le voile par contrainte ou imitation). Simplement, pour la plupart des femmes qui s’expriment ici, l’interdire totalement n’est pas la solution. Quel meilleur moyen de confiner les femmes à la maison que de les exclure de l’école ou de l’espace public (renvoyant ainsi à un communautarisme et à une restriction à l’espace familial qu’était pourtant censée combattre la loi de 2004 – comme le rappellent les enseignants qui ont demandé l’abrogation de la loi en 2014) ? Quelle meilleure façon de légitimer le rejet dont sont déjà victimes les femmes voilées ?

Pour moi, cette loi est une loi raciste. Ceux qui la défendent disent qu’elle a pour but de libérer les femmes qui sont contraintes de porter le voile, alors que ces cas ne représentent qu’une minorité. Et puis ce n’est pas logique, parce que si une fille est contrainte par ses parents, il faut justement lui donner le privilège d’aller en cours, d’avoir son bac, de réussir ses études, pour pouvoir devenir indépendante et vraiment l’enlever si elle en a envie. (…) Une « soeur » qui a la possibilité d’aller à l’école, elle va repousser le moment du mariage, elle va d’abord s’ancrer dans la société, se construire sa propre vision des choses, et le jour où elle sera en face de son mari, elle aura un potentiel, elle pourra lui répondre, elle saura le contredire. Bref, elle sera une femme libre. Ceux qui ont voté cette loi croient nous libérer : ils sont en fait en train de détruire nos vies. Les filles voilées parlent, p.45 – Jihene*, 24 ans à la parution, propos recueillis en 2006.

Il est vrai que certaines femmes sont forcées de porter le voile. Mais on ne peut pas, sous prétexte de lutter contre une injustice, en légitimer une autre ! Contraindre une femme à enlever son foulard est un acte aussi violent que de forcer une autre à le porter quand elle ne l’a pas choisi. (…) Moi, mon foulard me libère, et ce qui compte avant tout pour moi, c’est le sens que moi, je lui donne. Pas ce que d’autres projettent sur moi. Les filles voilées parlent, p.278 – Khadija, 21 ans à la parution, propos recueillis en 2007.

Les filles voilées parlent se veut sincère (subjectif certes, mais porteur d’une multitude de subjectivités assumées) et ouvert : en offrant un espace d’expression aux principales concernées par ce débat – trop souvent oubliées au moment de légiférer – il permet de déconstruire l’idée d’une femme musulmane uniforme. Ici, ce sont des femmes singulières qui racontent (une quarantaine en tout), des jeunes filles, des adultes, des élèves, des mères, des converties, des personnes qui ont grandi entourées de l’islam ; autant de vies et de vécus différents qui pourtant conduisent toutes ces femmes à faire le même constat amer, la même expérience de la stigmatisation.

Si je devais faire passer un message à la société française, je redirais une chose que j’ai déjà dite : on demande toujours aux filles voilées ou aux religieux de ne pas faire de prosélytisme, mais on devrait aussi l’exiger des autres. Parce que certains se permettent de faire des réflexions, de porter des jugements, ou d’imposer leur avis. Je voudrais aussi demander aux gens d’arrêter de juger sur les apparences et de croire à tout ce que disent les médias. Ce n’est pas mon père, mon frère, ni mon oncle, qui me force à porter le voile. Je suis une Française comme les autres : je vote, j’ai passé le brevet et le bac comme tout le monde, je vais en fac… Même ma tenue vestimentaire n’a rien d’extravagant. La seule différence, c’est que je ne montre pas mes cheveux, pour des raisons qui me regardent. C’est mon choix, après tout, si je ne veux pas montrer mon corps ! Les filles voilées parlent, p.126-127 – Zeinab*, 19 ans à la parution, propos recueillis en 2006.

Injurier, violenter, punir une femme sous prétexte qu’elle ne porte pas le voile, et injurier, violenter, punir une femme sous prétexte qu’elle le porte, c’est une seule et même violence. Lutter contre le voile obligatoire et contre le dévoilement obligatoire, pour le droit d’aller tête nue et pour le droit de se couvrir, c’est un seul et même combat : le combat pour la liberté de choix, et plus précisément pour le droit de chaque femme à disposer de son corps. Les filles voilées parlent, p.327 – Épilogue.

Très marquée par cette lecture, j’ai cherché à me renseigner davantage, et c’est comme ça que j’ai fini par tomber sur deux autres titres sur le sujet (ou l’élargissant). Je voudrais donc vous parler également de L’une voilée, l’autre pas de Dounia Bouzar et Saïda Kada (Albin Michel, 2003) et de Féminismes islamiques dirigé par Zahra Ali (La Fabrique, 2012).

Dans le premier, on se trouve face à un dialogue très respectueux entre deux femmes françaises et musulmanes, qui sont comme l’indique le titre l’une voilée et l’autre pas (toutes deux par choix). Leur échange est nourri de témoignages qui permettent d’ouvrir la parole sur des questions de fond, et leurs points de vue souvent divergents reproduisent de façon plus sobre bon nombre de débats autour du voile et de l’islam en France. Ici, la confrontation se fait sans violence, et laisse entendre les arguments de l’une et de l’autre à égalité : pourquoi porter le voile ? peut-il être laïque ? comment gérer l’image de l’islam et l’histoire du voile pour le réinterpréter ? pour se définir et se libérer en tant que femme, faut-il obligatoirement choisir en deux modèles opposés, celui de la « femme arabe musulmane soumise » et celui de la « femme athée dite occidentalisée » (alors que comme le rappellent les autrices p.58 « chaque système d’émancipation s’inscrit dans une histoire qui est la sienne ») ?

S.K. : Il faut distinguer les raisons pour lesquelles le foulard a été prescrit et les utilisations qui en sont faites. Le foulard est arrivé pour les femmes et non pas contre elles. (…) Le foulard, comme beaucoup d’autres éléments de l’islam, a été détourné et redéfini par les hommes dans les pays arabes. Ces derniers ont récupéré cet attribut religieux pour légitimer leur pression sur les femmes, qu’ils exerçaient déjà dans la culture arabe, et pour asseoir leur position de dominants. (…) Redéfini à travers leurs interprétations culturelles machistes, le foulard devient le symbole de soumission de la femme. L’une voilée, l’autre pas, p.33-36.

S.K. : En France, les féministes se sont battues pour obtenir leurs droits. (…) Pour cela, il leur a fallu se battre contre le clergé qui maintenait les femmes dans l’infantilisation. Du coup, on imagine que notre émancipation ne peut passer que par la lutte contre l’islam et le rejet du voile. C’est faire fi du principe de base musulman, qui consiste à relire le sens des textes au regard du contexte actuel, et qui nous laisse d’autres choix que la rupture avec notre religion pour évoluer. Les musulmanes cherchent à s’épanouir en tant qu’individus dans le respect de leur éthique musulmane. L’islam est pour elles un facteur d’émancipation, et non d’oppression. Une musulmane, avec ou sans foulard, trouve dans l’islam une philosophie de vie qui lui propose des moyens nécessaires pour se construire. Dans la logique de notre combat, obliger celles qui portent le foulard à l’enlever reviendrait à se soumettre à la manipulation de cet attribut par les hommes (…). Ce serait renoncer à la liberté de se construire avec le foulard. L’une voilée, l’autre pas, p.58-59.

C’est cette importance de la liberté de choix que j’ai retenue de ces propos : même si je n’affirmerais pas avoir trouvé une réponse, j’ai pu en lisant ces témoignages et ces exposés faire coïncider mes convictions féministes avec la lutte des femmes voilées. Pour moi, le féminisme, c’est bien sûr être à l’écoute de celles qui sont forcées à porter le voile, et s’efforcer de faciliter leur émancipation en faisant entendre leur voix. C’est d’ailleurs d’abord ne pas les exclure ou les stigmatiser par défaut. Mais c’est aussi respecter la parole de femmes adultes qui disent porter le voile par conviction (et à qui la loi française donne ce droit dans l’espace public), et respecter leur intelligence en ne présupposant pas qu’elles sont manipulées ou incapables de penser par elles-mêmes. Je vois chaque jour à l’université des jeunes femmes voilées qui pourraient facilement choisir d’aller tête nue si elles le souhaitaient ; et parmi les témoignages que j’ai découverts, j’ai lu plus de difficulté à porter le voile qu’à ne pas le faire. Avancer voilée en France est pour la plupart des femmes concernées un choix abouti et courageux, et il me paraît assez injuste de tolérer le choix de porter croix chrétiennes et kippas tout en rechignant devant le voile. Comme si l’on pouvait être chrétienne et française, ou juive et française, mais pas musulmane et française ; comme si la laïcité de l’espace public ne devait pas s’appliquer de la même façon pour toutes. Mais ne sommes-nous pas toutes citoyennes ?

Le caractère ostentatoire est affaire d’appréciation. (…) Pourquoi le foulard serait-il plus une exhibition qu’autre chose ? Lorsque tu vois une croix autour du cou d’une de tes collègues, est-ce que tu vois d’abord la catholique, ou ta collègue ? (…) Ce n’est pas le foulard qui fait séparation, ce sont les a-priori qui l’entourent ainsi que les symboliques négatives qui lui sont liées. L’une voilée, l’autre pas, p.68-69.

La première liberté d’une démocratie est celle qui est donnée à l’individu de choisir ses références pour se construire librement. Ce droit n’est effectivement pas donné aux femmes issues de l’immigration maghrébine et africaine. On continue de penser qu’elles ne peuvent « s’intégrer », « se moderniser » que si elles se défont de toutes leurs références d’origine. L’une voilée, l’autre pas, p.59.

En partant du voile pour s’intéresser à la citoyenneté, L’une voilée, l’autre pas élargit le débat : n’y aurait-il donc qu’une seule façon d’être français·e ? N’y aurait-il qu’un seul modèle de femme libre ? Dans leurs échanges, Dounia Bouzar et Saïda Kada évoquent le pouvoir émancipateur de l’islam – une notion qui, je l’avoue, m’a longtemps parue un peu floue – et en quelques mots tout devient clair : en réactualisant la religion musulmane, il devient possible aux jeunes générations de s’opposer à des traditions jugées dépassées, sans pour autant « trahir » une partie de leur identité (un hadith – c’est-à-dire un enseignement religieux tiré de l’observation du comportement du Prophète – permet de faire valoir l’importance de l’éducation pour tous, un autre rappelle la notion de consentement pour valider le mariage…).

De façon paradoxale, la religion permet à ces jeunes d’exprimer des revendications nouvelles, de remettre en cause des schémas ancestraux que personne n’osait jusque là attaquer de peur d’être accusé d’occidentalisation. (…) Jusque là, [le choix des filles victimes de discriminations] était limité : soit elles se soumettaient aux valeurs traditionnelles pour rester fidèles à leur lignée, soit elles revendiquaient leurs droits en rompant avec leur lignée. (…) Cette époque est révolue : les filles provoquent des débats avec leur père et leurs frères, se révoltent, d’abord en tant que musulmanes ! C’est au nom de l’islam qu’elles ne se soumettent plus, et les parents ne le vivent plus comme un déni de leur origine. L’une voilée, l’autre pas, p.94-97.

Dans les propos de ces autrices, on retrouve aussi les questionnements des femmes de Les filles voilées parlent : quand les musulman·e·s français·es cesseront-ils·elles d’être considéré·e·s comme des étranger·ère·s dans leur propre pays (à coup par exemple de « nous quand on va visiter un pays musulman, on se plie aux coutumes locales », argument niant sans vergogne la différence entre s’adapter en tant que touriste et vivre au quotidien en tant que citoyen·ne) ? comment faire sortir l’islam de la seule sphère religieuse pour l’inclure dans une démarche citoyenne acceptée par la société française (parce qu’être musulman·e, ce n’est pas seulement être croyant·e mais aussi se développer en tant que personne ou en tant qu’acteur·trice social) ? En dernière partie, le livre revient également sur les propos contenus dans le Coran et la Sunna (celle-ci étant une « sorte de registre qui retranscrit les paroles et les gestes du Prophète » pour exemplifier une façon de vivre les enseignements divins réunis, eux, dans le Coran), en se penchant particulièrement sur ce qui est dit des femmes ; très instructive, cette fin explicative permet de se pencher quasi-directement sur les sources pour mieux comprendre comment les musulman·e·s d’aujourd’hui peuvent réactualiser des textes produits et interprétés premièrement dans un contexte tout différent.

Cette relecture est d’ailleurs une des clés du féminisme islamique, qui l’utilise pour argumenter la possibilité de concilier islam et droits des femmes. Mais comment réformer l’idée bien ancrée un peu partout dans le monde que la religion musulman·e serait par nature oppressive et archaïque dans sa façon de gérer les rapports femmes-hommes ? C’est pour en savoir plus sur cette démarche que j’ai voulu lire Féminismes islamiques et que je vous en parle ici (en relisant cette phrase, j’ai l’impression de faire la voix-off d’un reportage pour Zone Interdite, pardonnez-moi). Mais tout d’abord, revenons un peu sur la notion de féminisme islamique, utilisée au pluriel dans le titre de l’ouvrage. En effet, il s’agit d’un terme qui recouvre des réalités variées (chaque contexte et chaque groupe concerné par des oppressions sexistes appelant un féminisme propre) et dont ne se réclament pas toutes les personnes proches de ce courant ; je l’utiliserai cependant pour plus de lisibilité, mais gardons tou·te·s cela en tête ! Et si « féminisme » et « islam » vous paraissent antinomiques, eh bien le complément apporté par Féminismes islamiques devrait éclaircir tout ça. Parce que oui, cela fait totalement sens quand on se penche un peu sur la question sans a priori, et c’est ce que défendent les onze autrices qui s’expriment dans ce recueil : la possibilité de prôner par la religion, au-delà des préjugés et des lectures patriarcales, l’égalité femmes-hommes que promeut le Coran.

Tel qu’il a pris forme ces vingt dernières années, le féminisme islamique désigne ce mouvement transnational, s’inscrivant dans la continuité de la pensée réformiste musulmane qui a émergé à la fin du XIXème siècle, qui appelle à un retour aux sources de l’islam (Coran et Sunna) – afin de le débarrasser des lectures et interprétations sexistes qui trahissent l’essence libératrice du message de la Révélation coranique – et à l’utilisation de l’outil juridique de l’ijtihad qui permet d’appréhender l’islam en rapport avec l’évolution du contexte. (…) Il s’agit pour [les féministes musulmanes] d’une réappropriation du savoir et de l’autorité religieuse par et pour les femmesFéminismes islamiques, p.23 (Introduction de Zahra Ali).

Comment se constitue le discours féministe islamique ? Son argument fondamental est le suivant : le Coran affirme le principe d’égalité entre tous les êtres humains et ce sont les idées (l’idéologie) et les pratiques patriarcales qui ont entravé ou subverti la mise en pratique de cette égalité entre hommes et femmes (ainsi qu’entre toutes les autres catégories de personnes). (…) Le féminisme islamique (…) aide à distinguer ce qui relève du patriarcat et ce qui relève de la religion. Féminismes islamiques, p.47-51 (Féminisme islamique : qu’est-ce à dire ? de Margot Badran).

En effet, il est important de distinguer le message spirituel du Coran et l’interprétation qui en a été faite au fil des siècles par les hommes chargés de définir le droit et la jurisprudence islamiques ! C’est pourquoi les féministes islamiques, en plus de redonner aux femmes une place dans l’étude et l’histoire de l’islam, s’efforcent notamment de revisiter les versets (ayaat) censés justifier la domination masculine pour corriger la vision biaisée qui en est donnée (notamment en les recontextualisant) et de mettre en valeur les versets « qui énoncent sans équivoque l’égalité des hommes et des femmes » (p.50).

Ce que je remets en cause n’est pas le Coran, mais les interprétations oppressives qui en ont été faites et l’idée sacrilège selon laquelle seuls certains d’entre nous, en l’occurrence des hommes, peuvent en connaître la véritable signification, affirmation qui va implicitement de pair avec la confusion entre le Coran et son exégèse. (…) Bien que le Coran reconnaisse les différences sexuelles ou biologiques, il n’en fait pas une valeur symbolique ou normative. (…) C’est l’action morale en conformité avec l’enseignement coranique et non pas l’identité sexuelle qui définit le rôle et la subjectivité de l’être humain en islam. Féminismes islamiques, p.77-91 (Femmes musulmanes et oppression : lire la libération à partir du Coran de Asma Barlas).

Mais alors, me direz-vous, si le Coran incite à l’égalité, comment se fait-il que la condition de la femme dans les sociétés musulmanes ne reflète pas ces injonctions (par exemple au niveau des lois dans une république islamique comme l’Iran) ? Tout simplement parce que ce sont les interprétations évoquées ci-dessus qui servent de base à l’élaboration des lois, sans qu’elles soient retravaillées ou repensées (par exemple par le biais de l’ijtihad, l’invitation explicite du Coran à ré-envisager continuellement les sources religieuses dans leur contexte d’application). La religion est ainsi invoquée comme justification pour des lois non conformes à l’esprit du Coran, sous couvert d’interprétations patriarcales en vigueur depuis des siècles. Un exemple de confusion ? La distinction volontairement brouillée par certains régimes entre shari’a et fiqh :

La shari’a, signifiant littéralement « la voie », est selon la croyance musulmane la totalité de la volonté divine telle qu’elle a été révélée au Prophète Muhammed. Le fiqh, la science de la jurisprudence, signifiant littéralement « compréhension », est la tentative humaine de discerner et d’extraire les règles de loi, à partir des sources sacrées de l’islam. (…) En d’autres termes, alors que la shari’a est sacrée, universelle et éternelle, le fiqh est humain et – comme tout autre système de jurisprudence – sujet au changement. (…) Ainsi, ce que les islamistes et d’autres affirment être « l’autorité de la shari’a » (par conséquent divine et infaillible) est le résultat du fiqh, spéculation et extrapolation juridique (par conséquent humaine et faillible). Féminismes islamiques, p.116-117 (Le projet inachevé : la quête d’égalité des femmes musulmanes en Iran de Ziba Mir-Hosseini).

Si parfois les articles de Féminismes islamiques sont complexes (il s’agit de publications savantes et le vocabulaire/les notions suivent donc à high level), le message est clair : le féminisme islamique a sa place dans les mouvements de défense des droits des femmes, et il convient de l’appréhender dans sa globalité sans vouloir faire prévaloir une grille de lecture occidentale et/ou laïque. Le féminisme islamique concilie sans ambiguïté religion et féminisme : en tant que croyantes et en tant que femmes, les féministes musulmanes utilisent les outils à leur disposition de la manière la plus adaptée à leur situation – comme cela a pu être fait en France. Comment pourrait-on alors se permettre de méjuger de cette démarche juste parce qu’elle ne répond pas aux mêmes critères que le féminisme « à la française » ?

Dans le champ féministe, [le féminisme islamique] remet en question la domination du modèle occidental colonial et néocolonial qui s’est imposé comme étant l’unique voie de libération et d’émancipation, ainsi que l’idée que le féminisme serait antinomique au religieux et imposerait une mise à distance de celui-ci. Dans le champ islamique, il questionne tout un pan de la jurisprudence musulmane élaborée à partir d’un point de vue masculin et sexiste et dénonce la marginalisation du rôle et de la place des femmes dans l’historiographie musulmane classique, ainsi que l’appropriation du savoir et de l’autorité religieuse par les hommes au détriment des femmes. Féminismes islamiques, p.24 (Introduction de Zahra Ali).

C’est en passant par la religion – réinterprétée en-dehors d’une grille patriarcale – que les féministes islamiques peuvent faire entendre leurs idées (il me semble d’ailleurs logique que, dans des pays où la religion est au coeur de la production et de la défense des lois sexistes, la réponse considérée comme la plus légitimante puisse être religieuse). En me donnant à lire la parole de militantes directement concernées, ce recueil m’a permis d’élargir encore ma réflexion, vers plus d’empathie et de compréhension : il peut sembler facile de juger l’islam de l’extérieur, ou en se contentant de lire les sources d’un oeil « neutre », mais n’est-ce pas infiniment plus sensé et intéressant de se placer du point de vue des personnes impliquées (des personnes pour lesquelles la foi est une incitation à la réflexion – d’autant plus que la quête de savoir est au coeur de la religion musulmane – et pour lesquelles le lien entre religion et féminisme se fait de façon évidente) ?

Féminismes islamiques parle peu de voile, et pourtant je trouve qu’il fait une parfaite conclusion à cet article réflexif en théorisant le fond du message des deux premiers ouvrages et en balayant un plus large champ ; en effet, en plus de proposer trois articles fort théoriques (et un peu ardus je l’avoue) sur le féminisme islamique, il offre également des réflexions locales sur la façon dont ce concept peut s’incarner dans différents pays aux logiques propres (Iran, Malaisie, Egypte…) – ce qui me semble crucial pour éviter d’occulter la dimension plurielle du monde musulman. De plus, il s’agit ici de mettre en avant un type de réponses à un problème global, l’oppression des femmes, mais s’il convient d’inclure cette réflexion religieuse dans le champ des féminismes actuels, c’est également une invitation à recentrer le débat : après tout, féminisme laïque ou féminisme religieux, le combat est le même.

On assiste aujourd’hui à l’institutionnalisation d’un islam fantasmé, érigé en bouc émissaire idéal et à la construction idéologique d’une image essentialiste fortement ancrée dans l’imaginaire collectif non musulman, et occidental en particulier. (…) [Une évidence] à rappeler, et que l’on oublie souvent, est celle de l' »universalité » de la discrimination envers les femmes. L’oppression des femmes est universelle et chaque contexte socio-politique et géographique est caractérisé par ses propres rapports de domination. (…) Vouloir stigmatiser ou hiérarchiser les oppressions est franchement intolérable car cela implique que certaines oppressions sont moins acceptables que d’autres du simple fait de leur appartenance culturelle. Féminismes islamiques, p.57 (Entre refus de l’essentialisme et réforme radicale de la pensée musulmane de Asma Lamrabet).

Je suis partie de la question du voile pour débuter cette réflexion, et nous voilà arrivé·e·s, par un chemin plus ou moins détourné, au féminisme (oui, on dirait de la magie). Pour autant, la réflexion ne s’arrêtera pas là pour moi ! J’ai profité à fond des trois lectures que je vous ai présentées pour enrichir mes acquis en matière de féminisme, et là où elles sont su me convaincre, c’est en suscitant en moi d’autres questions et en me prouvant qu’il n’y a pas qu’une seule réponse à une polémique comme celle sur le voile. Cependant, je vais m’arrêter ici pour cette fois (c’est déjà bien assez long comme ça haha). Merci de m’avoir lue ; j’espère avoir su transcrire fidèlement mon ressenti et le cours de ma progression, et je vous invite dans tous les cas à venir échanger en commentaires, ou simplement signaler votre courage d’avoir lu ce pavé. Des bisous !

Pour aller plus loin (trois articles enrichissants sur le sujet pour une réflexion éclairée) :

¤ une note d’intention/résumé de Les filles voilées parlent, co-écrite par les trois auteurs et beaucoup plus riche que mon propre compte-rendu (notamment sur la diversité des personnes interrogées et sur le contexte à l’origine du livre).
¤ un article passionnant et détaillé d’Aude Lorriaux pour faire le point sur la question qui fâche : les femmes musulmanes sont-elles forcées à porter le voile, comme on l’entend dire ?
¤ et un entretien autour du féminisme musulman avec l’inspirante Asma Lamrabet (notamment directrice du Centre des Etudes Féminines en Islam au sein de la Rabita Mohammadia des Ulémas du Maroc depuis 2011), en faveur d’une lecture non-sexiste du Coran.

4 Comments

  1. Très bon article bravo.
    J’ai le premier et je l’ai tellement aimé. Il devrait être lu par tout le monde pour que les gens comprennent comment est passée cette loi. On croit que tout etait Juste et simple alors que non. Je t’invite d’ailleurs à regarder le reportage : islam un racisme à peine voilé. Il a été censuré à l’époque mais on peut encore le trouver sur youtube.. ça explique qui, comment et pourquoi la polemik sur le voile est arrivée et comment

    • Merci beaucoup !
      Je trouve aussi que c’est un livre tellement important… c’est crucial de pouvoir voir les choses d’un autre point de vue, de remettre en cause ce qui peut sembler évident quand tous les arguments vont dans le même sens !
      C’est un des docus dans la biblio du livre ça non ? Je l’ai ajouté dans ma playlist, merci de la recommandation ;)

  2. Merci beaucoup pour ce superbe article ! Je note précieusement toutes ces référentes que je manquerai pas de consulter. J’essaie aussi de m’éduquer sur les féminismes et les expériences que je ne connais pas afin d’être le plus inclusive donc c’est vraiment une perle. On voit que tu as beaucoup travaillé pour nous parler de ces trois livres, merci !
    J’avais découvert, grâce au Women Sense Tour in Muslim Countries (https://womensensetour.com que je recommande vivement, le premier épisode de ce documentaire continue à tourner en France de tempsen temps il me semble) l’existe du média Lallab (http://www.lallab.org), un magazine féministe écrit par des femmes musulmanes. Il traite de sujets bien plus large que le voile et de façons bien différentes selon les plumes, mais je trouve ça précieux de pouvoir lire l’expérience de femmes musulmanes en France aujourd’hui.
    Bref, merci encore mille fois :)

    • Waw, merci pour ce magnifique commmentaire, ça me touche beaucoup ! (je n’ai pas répondu plus tôt parce que pour une raison mystérieuse – sûrement les liens – ton com est parti en indésirables :()
      Je suis ravie que tu aies apprécié l’article, et je te remercie énormément pour le partage de ces deux ressources ! Le Women Sensetour m’intéresse fort, et je dois dire que l’onglet « Héroïnes » a tout de suite capté mon attention. Le docu a l’air génial, je ne manquerai d’y jeter un oeil si j’en ai l’occasion. Tout ce que fait l’asso Lallab semble d’ailleurs top, j’ai vraiment hâte de m’y plonger ♥
      Merci encore à toi de ta visite et de ton commentaire si riche et bienveillant, et à bientôt j’espère !

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