[journal] 25 – haïti

Bonjou le monde !

Me revoici pour une chronique un livre | un pays, après une bien longue pause je l’avoue. Mon excuse ? Le livre d’aujourd’hui, j’ai pris le temps de le grignoter : incitée par sa forme particulière à prendre mon temps, j’ai en effet fort abusé de la patience de la personne qui me l’a prêté (et que je remercie) en grappillant un morceau par-ci, une phrase par-là pendant pas moins de 8 MOIS. Si si. Et après tout ce temps, je peux enfin vous présenter L’énigme du retour, de Dany Laferrière.

[« La nouvelle coupe la nuit en deux. / L’appel téléphonique fatal / Que tout homme d’âge mur / Reçoit un jour. / Mon père vient de mourir. » À la suite de cette annonce tragique, le narrateur décide de revenir dans son pays natal. Il en avait été exilé, comme son père des années avant lui, par le dictateur du moment. Et le voilà qui revient sur les traces de son passé, de ses origines, accompagne d’un neveu qui porte le même nom que lui. Un périple doux et grave, rêveur et plein de charme, qui lui fera voir la misère, la faim, la violence mais aussi les artistes, les jeunes filles, l’espoir, peut-être. Le grand roman du retour d’exil.]

Quand j’ai commencé L’énigme du retour, j’ai tout de suite été surprise par le style bien particulier choisi par l’auteur : on a en effet affaire à un mélange de prose classique et de « prose en vers libres » (si on peut appeler ça comme ça). Plus simplement, le texte est une succession de paragraphes comme on a l’habitude d’en voir dans un ouvrage de fiction et de paragraphes à la construction plus aléatoire : ça ressemble à de la poésie dans la mise en page, mais ce n’est ni rimé ni régulier. En fait, ça semble surtout servir à imposer un rythme différent à la lecture, plus ciselé, plus lent, plus onirique, et à s’échapper de la construction classique du roman et des phrases. Un exemple de ce à quoi ça ressemble concrètement ? Mais bien volontiers.

Cette alternance, si elle peut dérouter au début, devient très vite intuitive : j’avais craint en découvrant cette spécificité une lecture exigeante et alambiquée, or il n’en est rien. Certes, le texte peut paraître un peu décousu, car il suit presque en temps réel les observations et réflexions du narrateur (ce qui fait que le récit se déroule chronologiquement, mais que les idées se succèdent parfois de façon un peu abrupte). Cependant, au fur et à mesure de ma plongée dans le texte, j’ai su m’approprier L’énigme du retour et profiter de son apaisante simplicité. Pas de raison de buter sur la forme, il s’agit juste de se laisser porter par la mélodie des mots, par le rythme des paragraphes et par le regard contemplatif de l’auteur-narrateur sur le monde qui l’entoure.

Quelques cahutes en demi-cercle dans une cour en terre battue entourée de bayarondes poussiéreuses. Des hommes jouent aux dominos sous un grand manguier. Quelques femmes cuisinent au fond de la cour. Des enfants courent nus d’un groupe à l’autre. J’ai l’impression de basculer dans un autre temps. J’ignorais qu’en changeant simplement de lieu l’on pouvait ressentir une pareille émotion, comme si dix ans me séparaient de Port-au-Prince que je viens à peine de quitter.

Je dis auteur-narrateur, car il a été évident pour moi pendant toute ma lecture que si ce livre n’est pas ouvertement déclaré comme autobiographique, on n’en est vraiment pas loin (en fait je n’en ai pas douté un instant avant de lire une ou deux chroniques après avoir terminé, donc j’en suis honnêtement encore à m’interroger). La vie du narrateur au Canada, son enfance à Haïti, les noms des personnages et notamment des membres de sa famille… tout semble correspondre à la bio de l’auteur, Dany Laferrière. De plus, un des points les plus intéressants de cette lecture a été pour moi l’immersion complète dans le paysage haïtien (tant environnemental que socio-politique). L’histoire du pays, marquée par deux dictatures successives (Papa Doc puis son fils Baby Doc) et un retour en demi-teinte à la démocratie, est constamment présente en arrière-plan, voire dans les réflexions du narrateur (on peut dater son voyage à peu près en 2007 à partir d’un événement du récit, et en suivant à la fois ses souvenirs et son expérience « en direct », on voit se confronter un Haïti passé et un Haïti actuel presque aussi troublés l’un que l’autre). Critique sur la situation dont il est témoin, le narrateur pose ainsi un regard sans concession sur ce pays qui fut le sien, et qu’il ne retrouve que difficilement après une longue absence.

Si on revient au point de départ
cela voudra-t-il dire
que le voyage est terminé ?
On ne meurt pas tant qu’on bouge.
Mais ceux qui n’ont jamais franchi
la barrière de leur village
attendent le retour du voyageur
pour estimer si cela valait
la peine de partir.

L’énigme du retour met des mots sur un étrange sentiment de nostalgie « au présent », tant le narrateur ne peut s’empêcher de comparer le passé qu’il a connu et ce qu’il voit une fois revenu au pays. Tout en douceur, il entreprend de réapprivoiser sa terre natale malgré l’impression d’y être devenu un étranger : il rencontre connaissance sur connaissance, retrouve sa mère, sa soeur, son neveu, repart en quête de ses racines en visitant le village de son père ou la maison de sa grand-mère… et pourtant il reste extérieur à cette société et ces coutumes qu’il n’a plus côtoyées depuis des décennies. Comme en décalage avec son environnement, il observe avec acuité les détails de la vie quotidienne, se laisse aller à redécouvrir la vie haïtienne et erre au gré des rues et chemins en se laissant porter par les événements et les tâches qu’il doit accomplir.

Ma vie va en zigzag depuis ce coup de fil nocturne
m’annonçant la mort d’un homme
dont l’absence m’a modelé.
Je me laisse aller sachant
que ces détours ne sont pas vains.
Quand on ne connaît pas le lieu où l’on va
tous les chemins sont bons.

En bref, L’énigme du retour est un voyage : c’est le roman d’un retour au pays, mais aussi d’un retour sur soi-même. Peu d’action dans ce récit mais plutôt un cheminement, à la fois intérieur avec notamment une progression vers le deuil du père, et extérieur avec le parcours du narrateur à travers le pays (de village en village, de souvenir en souvenir). Avec sa forme pertinente et originale, son fond riche et son ambiance dépaysante, L’énigme du retour a été pour moi un joli moment de littérature : malgré un début un peu laborieux de mon côté, je ne peux que vous inviter à vous laisser emporter par les mots de Dany Laferrière. Allez allez.

PS : si vous n’êtes pas encore convaincus, je vous laisse terminer cette chronique avec une citation un peu plus longue sur la lecture en elle-même, et c’est bien joli je vous préviens.

La nuque d’un lecteur debout au fond.
Son profil gauche.
Mâchoire serrée.
Concentration massive.
Il s’apprête à changer de siècle.
Là, sous mes yeux.
Sans bruit.

J’ai toujours pensé
que c’était le livre qui franchissait
les siècles pour parvenir jusqu’à nous.
Jusqu’à ce que je comprenne
en voyant cet homme
que c’est le lecteur qui fait le déplacement.

 > La prochaine lecture sera sûrement L’amie prodigieuse, d’Elena Ferrante.

> LAFERRIÈRE Dany – L’énigme du retour, Grasset.
> rédigé au son de « La Dessalinienne » .

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