[journal] 24 – paraguay

Mba’éichapa le monde !

Aujourd’hui, je vous retrouve enfin pour une chronique dans le cadre d’un livre | un pays : en effet, après plusieurs mois à me pencher dessus, j’ai finalement terminé le monumental Moi, le Suprême d’Augusto Roa Bastos. Un roman-monologue imposant et déroutant, mais dont je suis bien fière d’avoir mené la lecture jusqu’au bout !

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[Moi, le Suprême évoque la figure historique de José Gaspar de Francia, dictateur du Paraguay de 1814 à 1840. Tyran pour les uns, père de la patrie pour les autres, ce despote éclairé influencé par les philosophes français dota son pays d’une agriculture, d’une industrie, d’une législation et d’une armée modernes. Il fut l’artisan de l’émancipation paraguayenne. Mais que le lecteur ne s’attende pas à trouver ici une biographie romancée ou un roman historique. Ce monument littéraire est un livre polyphonique, où le monologue du Suprême se ramifie, telle une constellation chorale, en de multiples voix : celle du tyran seul avec lui-même ou dictant ses écrits et ses délires mortels à son secrétaire Patiño ; celle de ses opposants anonymes ou fantomatiques ; celle des mythes paraguayens enfouis mais vivants dans l’inconscient collectif.]

Ce roman, et c’est ce qui en fait tout l’intérêt et la complexité, se présente sous une forme très particulière : c’est avant tout un interminable monologue écrit par le Suprême, comme des notes prises par lui et marquées par sa voix. Le texte inclut des épisodes réflexifs et philosophiques (« De temps en temps, les sons fêlés des cloches de la cathédrale, qui n’indiquent pas les heures, mais les siècles. Combien de temps y a-t-il que je ne dors pas ? Tout se répète, à l’image de ce qui a été et de ce qui sera. L’immense comme l’infime. Tant il est sûr qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, et que ce même soleil est la répétition d’innombrables soleils qui ont existé et existeront encore« ) ainsi que des dialogues, des récits d’événements historiques, des prises de position politiques (« Ne tirons point notre sort au sort. Partageons-le équitablement sans perdre notre temps en concours d’équitation. N’acceptons pas l’iniquité de l’inéquité. Mettons-nous tous dans le même sac sans en faire un panier de crabes. Cherchons ensemble le chemin le plus juste.« ), des souvenirs personnels… Cependant, il s’agit aussi d’un récit à deux niveaux et plusieurs voix : le livre en lui-même est ainsi construit comme un recueil des écrits-mémoires du personnage éponyme, rassemblés par un compilateur extérieur et d’une époque bien ultérieure (qui pourrait être l’auteur). Celui-ci propose alors ici une édition « améliorée » des écrits du dictateur, en y adjoignant des notes de bas de page comprenant des références historiques créées de toutes pièces pour concorder avec le récit (par exemple des textes rédigés par des observateurs étrangers sur le Paraguay tel qu’il est présenté), en ajoutant, à la fin, un petit corpus de textes « scientifiques » sur la recherche postérieure de la dépouille disparue – volée – du Suprême… Le résultat est un texte dense, foisonnant et encyclopédique, un peu comme une histoire critique de ce dictateur sur plus de 500 pages.

L’écriture est un des sujets forts de ce livre : le Suprême écrit sur lui-même et sur les autres avec des mots et des phrases d’une précision diabolique, dans des divagations stylistiques parfois déroutantes (ça part loin parfois, comme ici : « Qui peut savoir ce qu’est le dernier homme, si l’humanité elle-même manque de fin ? Cela signifie-t-il qu’il n’existe pas encore d’humanité ? Existera-t-elle un jour ? N’existera-t-elle plus ? Quelle humanité inhumaine que notre humanité, si elle n’a point encore commencé !« )… mais a aussi recours à un secrétaire qui écrit pour lui, se confronte à des pamphlets de ses adversaires, réfléchit à l’importance de l’écriture… Ainsi, ce passage résume-t-il assez bien sa vision de ce qu’est écrire : « Le plus surprenant est ce qui arrive le plus naturellement du monde. Écris. Écrire est détacher la parole de soi. Charger cette parole qui s’éloigne de ça avec tout soi-même, jusqu’à ce qu’elle devienne l’autre. L’étranger absolu » . Par ailleurs, le Suprême (jamais explicitement nommé) est un personnage extrêmement ambivalent qui donne son caractère au livre et qui m’a laissé une impression indéfinissable : le récit est construit de telle sorte qu’il soit difficile de se faire une opinion tranchée de lui. Le texte est majoritairement de son point de vue, ce qui biaise la vision du lecteur, et bien que certains ajouts en bas de page permettent d’adopter une autre perspective, il est difficile de faire la part des choses. Défini comme un tyran par ses ennemis et incontestablement positionné dans une posture de dictateur au pouvoir absolu, le Suprême se voit pourtant bien autrement : « Ce qu’il y a de pire avec les tyrans, c’est qu’ils sont fatigués du peuple ; ils dissimulent leur cynisme en ayant honte de leur propre nation. Face à l’innocence de leurs vassaux, ils se sentent coupables et s’emploient à ce que tous se corrompent avec leur lèpre » . Lui-même, à l’encontre de cette description, est positionné en exemple de sérieux et de foi pour le peuple : il apparaît comme droit moralement et consciencieux dans sa position de gouverneur incorruptible, et ce sont les militaires, les ennemis du pays et les monarchistes qui ont le mauvais rôle (paranoïaque, sûrement avec quelque raison, le Suprême se méfie de tous et ne compte que sur lui-même pour mener à bien ses projets pour le Paraguay – et effectivement il parvient à nous transmettre ses impressions négatives sur la Junte dévoyée ou les potentiels envahisseurs des pays voisins). Le dictateur, lui, est convaincu de faire au mieux et semble un « moindre mal », en quelque sorte, par rapport aux opposants tels qu’il les décrit. Mais comment savoir ce qu’il en est vraiment quand on a presque uniquement sa vision ?

Moi, le Suprême a été pour moi une lecture compliquée : sa grande richesse lexicale et thématique, la multiplicité des références historiques et géographiques, l’ambiguïté des personnages et de l’écriture par ailleurs virtuose… tout concourt à en faire un livre à la fois passionnant et extrêmement dense. Le style – les styles, quand on considère à la fois les textes « rédigés par le dictateur » et ceux écrits par les autres personnages cités – est parfois confus : on divague dans une profonde réflexion intérieure, on passe à un récit chronologique de l’arrivée au pouvoir du Suprême, on retrouve la réalité du « présent » par des phrases de dialogues incorporées sans signe distinctif à la narration… Il est facile de se perdre dans ce va-et-vient constant, et difficile par moments de déchiffrer le sens de tout ce qui se dit. J’ai été profondément impressionnée par la capacité d’Augusto Roa Bastos à créer une « compilation » virtuelle d’une telle envergure et si emplie de détails ; pourtant, et malgré toute ma volonté, j’ai eu du mal à aller au bout tant le texte est inégal et stylistiquement difficile d’accès. Moi, le Suprême est un livre au projet ambitieux et à la réalisation minutieuse, qui m’a sortie de ma zone de confort – ce qui est toujours appréciable. Je ne le relirai pas de sitôt, ça, c’est sûr. Néanmoins, je suis heureuse d’avoir découvert ce classique de la littérature sud-américaine, et d’avoir eu l’occasion de découvrir ce pan important de l’histoire paraguayenne. Si vous êtes curieux – et motivés, pourquoi ne pas vous lancer ?

... drapeau français pour en faire le drapeau haïtien cet événement > La prochaine lecture sera L’énigme du retour, de Dany Laferrière.

> ROA BASTOS, Augusto – Moi, le Suprême, Seuil – traduit de l’espagnol par Antoine Berman.
> rédigé au son de « 
Paraguayos, República o muerte » .

2 Comments

  1. et ben c’est parti ! Ma soeur a passé 1 an au Paraguay, et les lectures sur ce pays sont très rares ! je pense que je m’y lance ASAP !
    Décidemment, ton blog est une sacrée pépite !

    • Waw merci ! J’espère que le livre te plaira en tout cas, il m’a fallu bien du courage pour en venir à bout mais ça valait le coup je pense :) Ta soeur est partie pour ses études ? Ça devait être chouette !

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