[journal] 20 – bosnie-herzégovine

Dobro jutro le monde !

Ah, que j’ai eu du mal à venir à bout d’Archanges (roman a capella), de Velibor Ćolić ! Mais après avoir (un peu – beaucoup) ramé pendant deux-trois semaines, je peux vous annoncer fièrement que je suis très satisfaite d’avoir mené à terme cette lecture, qui s’est avérée être un coup de poing littéraire. Un livre qui prend aux tripes avec une virtuosité rare, et qui marque au-delà des mots.

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[Quatre voix qui témoignent de l’horreur. Une victime et trois bourreaux. Quatre archanges, messagers de leurs destins à jamais liés. Esdras est un clochard qui fait le singe sur un banc public à Nice. Le Duc est en taule, réduit à un tronc, quelque part dans le nord de l’Europe. Le Fils est mort, assassiné dans un train qui fuyait Zagreb. Et puis il y a Senka, la jeune fille de 13 ans, la fille-fantôme, « l’Ombre », comme le signifie aussi son prénom en serbo-croate. Une ombre qui hante ses bourreaux. Car Senka est morte, violée et assassinée, avec toute la barbarie dont l’Homme est capable, dans un pays en guerre. Senka qui « n’est plus rien. Sinon un beau murmure sur les lèvres de son assassin ». Senka, condamnée à vivre dans l’immensité poussiéreuse de l’Éternité, descend parfois sur terre et s’assoit sur les genoux de ses bourreaux : « Allez mon vieux, pense à moi. Ne m’oublie pas. Si tu m’oublies, je n’existe plus. »]

Vous vous en doutez sûrement après lecture de ce résumé : Archanges n’est pas une histoire légère, et encore moins une histoire facile à lire. Archanges, c’est une histoire dure, une histoire torturée qui agresse aux premières pages avec ses images, avec son message, avec la voix éraillée de ses personnages qui ne sont plus que des ombres. Archanges, c’est une histoire polyphonique, qui oppose les échos des vivants et des morts, les songes des criminels et de leur victime, fauchée sans pitié au coeur d’une guerre qu’on découvre en toile de fond. Une histoire sombre, crue et cruelle, qui ne s’embarrasse pas de fioritures pour décrire les atrocités que l’on y découvre. Quatre personnages, quatre parties dans ce roman, et dès la première le ton est donné. Le Singe se souvient du viol, et c’est par lui qu’on comprend la trame de ce récit qui sera étoffée par les autres protagonistes. Avec des mots qui choquent, martelés avec l’indifférence de l’assassin qui sait qu’il n’a plus guère à craindre sinon sa propre folie, il nous dit ce moment qui a marqué le début de la fin pour les personnages. Le Duc, c’est le Tronc, son meilleur ami explosé par un obus et qui, pourtant, malgré tout, survit et survit encore (« Peut-être que c’est ça, la vraie définition de l’enfer ? Absence totale de ce qu’on appelle, faute de mieux, la réalité. Dormir et rêver qu’on rêve, et ensuite se réveiller et se retrouver dans un autre rêve. Vous voyez ce que je veux dire, non ?« ). Le Fils du Duc, lui, est mort, et a rejoint Senka dans une autre dimension, à la fois éloignée et proche, à la fois enfer et paradis.

Les réflexions des quatre personnages nourrissent une philosophie de l’absurde, vie et mort soupesées et opposées et apposées. On se laisse emporter dans les méandres de ces esprits brisés (« Ma folie est mon drapeau, mon bouclier, ma vie, mon vrai tout. Ma parole aussi. Ma folie est mon cri, mon insomnie et mon espérance en l’oubli. Qui peut chercher quoi que ce soit derrière ce visage déformé par l’alcool et la démence ?« ), et malgré la brutalité du récit le texte est perturbant de recherche et le style de beauté. La justesse des mots justifie chaque phrasé même rude, chaque tournure, et l’auteur réussit le tour de force d’insuffler une poésie ciselée au texte, comme un contrepoint à la violence ambiante (et Senka se présente : « Avant, j’étais belle et blonde ; avant j’étais vive comme une truite dans le torrent qui coulait derrière ma maison ; avant j’avais du souffle et une voix, de la sueur et un ventre (…) avant je sentais bon comme une forêt, comme un champ, et maintenant, je suis transparente et grise, je suis faite d’eau et d’ombre, d’un crépuscule éternel et d’écume. Avant, j’avais de la voix, maintenant je murmure, avant je chantais, maintenant je pleure.« , et le Fils nous parle de son frère : « Le Hareng était un musicien solide, ses gros doigts patates tricotaient des notes sauvages, froides comme des couloirs de métro, comme des étoiles de velours« ). Entre (et dans !) les souvenirs terribles se cachent des phrases-pépites, de celles qui s’impriment à l’encre indélébile dans les esprits, et les personnages s’affirment avec une netteté troublante alors que la réalité se floute à grands coups de majuscules et de subjectivité (ainsi le Singe explique-t-il : « Je donne un nouveau nom à chaque chose. Même au temps. Ma jeunesse s’appelle La Bosnie et ma vieillesse La France, par exemple. La guerre, je la nomme parfois Le Chinois et parfois Le Chien. (…) Ici, on m’appelle Le Russe. N’importe quoi. Il y a une dizaine d’années, on m’appelait Le Grec. Dans mon pays, j’étais surnommé Le Poète.« ). Le lecteur est pris à parti par le Duc, heurté par le désarroi du Fils ; on ne peut qu’être ému par le récit de Senka, et que frappé par le cri de colère contenue qui s’entend sous les mots bien neutres.

En tout cas, frappée, je l’ai été. Cette lecture, je l’ai avancée petit à petit, déboussolée, avant de ne plus pouvoir quitter les dernières pages. Archanges est un livre qui dérange, qui dénonce, qui désarme. Jamais moralisatrice, la plume de Velibor Čolić est percutante, gravant avec exigence des vérités implacables sur le papier. Une lecture choc, et pour moi essentielle. Un coup de maître pour voir sans fard la guerre, une guerre pas si lointaine (à la fois dans le temps et dans l’espace) et dont on ne sait que trop peu. Entre les lignes d’Archanges, j’ai lu la révolte et l’incompréhension, formulées avec brio par un auteur qui fait ici acte de mémoire pour un pays qui ne sera plus jamais le même. Et ça m’a chamboulée.

> La prochaine lecture sera Il fut un blanc navire, de Tchinguiz Aïtmatov.

> ČOLIĆ, Velibor – Archanges, Gaïa Éditions.
> rédigé au son de « Intermeco » .

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