[journal] 18 – égypte

Salam le monde !

Quand j’ai commencé à me renseigner sur la littérature égyptienne, je suis très vite tombée sur un titre qui revenait régulièrement comme un incontournable : L’Immeuble Yacoubian, d’Alaa El-Aswany. Considéré comme une oeuvre forte et révélatrice de la société africaine des années 1990, cet ouvrage m’a immédiatement tentée et j’ai filé l’emprunter à la bibliothèque. Aucun regret par rapport à ce choix, car j’ai adoré découvrir cette histoire qui dessine un pan entier de la réalité égyptienne contemporaine.

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[L’auteur est un vrai Égyptien, enraciné dans la terre noire du Nil. Il pose un regard tendre, affectueux, plein de pitié et de compréhension sur ses personnages qui se débattent tous, riches et pauvres, bons et méchants, dans le même piège. Il ne juge pas, mais préfère nous montrer les espoirs puis la révolte de Taha, le jeune islamiste qui rêvait de devenir policier ; l’amertume et le mal de vivre de Hatem, homosexuel dans une société qui lui permet de jouir mais lui interdit le respect de l’amour ; il nous fait partager la nostalgie d’un passé révolu du vieil aristocrate Zaki ; l’affairisme louche mêlé de bigoterie et de lubricité d’Azzam ; la dérive de la belle et pauvre Boussaïna, tout cela à l’ombre inquiétante du Grand Homme, de ses polices et de ses sbires de haut vol comme l’apparatchik El-Fawli, et à celle non moins inquiétante d’un islam de combat, qui semble être la seule issue pour une jeunesse à qui l’on n’a laissé aucun autre espoir.]

L’immeuble Yacoubian, c’est avant tout un lieu qui existe réellement : un bâtiment Art Déco, construit dans les années 30 par un millionnaire arménien et condamné à la déchéance suite à la fuite de ses fortunés habitants à la Révolution. Le roman, lui, se déroule théoriquement dans les années 90 et se centre sur la vie de différents occupants de l’immeuble (qu’ils y habitent ou y travaillent). Ce qui m’a plu dans ce récit, c’est le réalisme avec lequel l’auteur dépeint ses personnages : sans orienter notre point de vue, simplement en décrivant leurs actes et leurs ambitions, Alaa El-Aswany donne à voir et à comprendre des protagonistes criants de vérité (car comme le dit le personnage de Zaki, le monde n’est que nuances : « Pourquoi t’étonnes-tu que le mal existe ? Tu penses comme les enfants. Tu imagines que ceux qui sont bons sont souriants et affables et que les visages des méchants sont laids, leurs sourcils épais et broussailleux. Le vie est beaucoup plus compliquée que cela. Le mal existe chez les meilleures personnes et chez les plus proches de nous.« ). Si au début on a l’impression qu’ils se multiplient à n’en plus finir – les différentes lignes narratives se succèdent sans cesse, et le plus souvent on a quelques pages sur un personnage, puis quelques unes sur un autre et ainsi de suite -, on s’aperçoit vite que le « champ d’étude » du livre est très défini et représentatif. Chacun va ainsi être développé au fil des pages pour proposer un panorama complet de la société égyptienne : hommes et femmes, jeunes et vieux, musulmans et chrétiens… Je me suis tout particulièrement attachée à Taha, jeune désillusionné par l’injustice de la société qui va se plonger dans la religion et tomber dans l’extrémisme. Son parcours, comme celui des autres, est raconté avec neutralité et humanité ; on peut y lire ses doutes, sa colère, son incompréhension.

Car L’Immeuble Yacoubian, c’est aussi une vue au naturel de l’Egypte moderne : c’est désabusé, c’est sans fard. Entre corruption et injustice, le roman illustre un pays en constante mutation où tout n’est que lutte. Lutte politique clairement contrôlée par les puissants avec Azzam et ses magouilles et surtout avec Kamel el-Fawli (« S’il est vrai qu’en Egypte les élections sont toujours falsifiées en faveur du parti au pouvoir, il est également vrai qu’El-Fawli possède un véritable don politique qui lui aurait à coup sûr permis de parvenir aux fonctions les plus élevées de l’Etat dans une société démocratique, mais ce don authentique lui-même, comme cela arrive à de nombreux dons en Egypte, s’est dévoyé, faussé, mêlé au mensonge, à la duplicité et à l’intrigue au point que le nom de Kamel el-Fawli est devenu, dans l’esprit des Egyptiens, synonyme de corruption et d’hypocrisie. (…) Il est devenu ainsi le grand maître des élections dans l’Egypte tout entière.« ), lutte pour s’affirmer dans sa sexualité avec Hatem, lutte contre l’oppression et l’inégalité pour Taha (« Il continua à penser. Cent fois il revient le visage de l’officier qui présidait le jury [pour entrer en école de police] pendant qu’il lui disait avec lenteur, comme s’il se délectait de son humiliation : – Ton père est gardien d’immeuble, mon fils ? (…) Un mot qui résumait toute sa vie, un mot avec lequel il avait longtemps vécu, dont l’abjection l’avait fait souffrir, auquel il avait résisté avec acharnement, dont il avait essayé de se délivrer en déployant des efforts pour forcer le passage, à travers l’école de police, vers une existence convenable et respectable, mais ce mot – gardien – l’attendait au bout de cet éprouvant parcours pour tout démolir, au dernier moment. (…) « Disparais de ma vue, fils de portier… tu veux entrer dans la police, fils de portier ? Le fils du portier va devenir officier ? Par Dieu tout-puissant ! »« )… Les personnages s’embourbent dans les vicissitudes de leur vie, et ne semblent pas pouvoir se défaire d’un fatalisme désespéré (Boussaïna, par exemple, se laisse porter par le courant, contre ses propres valeurs, et voit sa situation se dégrader progressivement).

J’ai aimé ce roman, et la proximité qu’il nous donne avec les habitants de cet immeuble cairote. Cette lecture m’a transportée tout droit en Egypte grâce à sa foule de détails et au pragmatisme de ses descriptions (honnêtement, je ne peux que parfaitement voir ce que l’auteur veut nous montrer lorsqu’il nous parle de Zaki Dessouki victime d’un vol : « À cet instant, en sous-vêtements, avec son corps chétif et sa bouche édentée et close (il avait enlevé son dentier pour embrasser sa bien-aimée), il ressemblait à un acteur comique au repos entre deux apparitions sur scène. Profondément misérable, il prit sa tête entre ses mains.« ) ; on se sent plongé dans cet autre monde et dans les pensées des personnages, sans filtre. L’écriture est précise, visuelle et vivante, crue quand c’est nécessaire, toujours troublante de réalisme. Le tout donne envie d’en lire plus, d’en savoir plus, de se renseigner – les références historiques et religieuses sont bien présentes et expliquées par des notes (du moins dans mon édition), ce qui permet de rester constamment dans l’histoire et d’en avoir en plus toutes les clés de compréhension. Une valeur sûre, qui nous raconte l’Egypte telle qu’elle est, et invite à poser un regard critique sur sa situation : l’auteur jamais ne juge (comme précisé sur la quatrième de couverture), il nous présente les choses (d’un point de vue clairement marqué comme celui d’un natif) et nous interroge. Un incontournable, n’hésitez pas !

> La prochaine lecture sera Dojnaa, de Galsan Tschinag.

> EL-ASWANY, Alaa – L’Immeuble Yacoubian, Actes Sud – traduit de l’arabe (Egypte) par Gilles Gauthier.
> rédigé au son de « Biladi, Biladi, Biladi » .

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