[journal] 17 – mexique

Buenos días le monde !

Suivant les recommandations que l’on m’a faites au début de mon challenge sur Facebook (merci Maria pour ton conseil !), j’ai choisi de vous présenter aujourd’hui une oeuvre majeure de la littérature mexicaine : Pedro Páramo, de Juan Rulfo. Je l’ai emprunté en toute confiance sans même en connaître le sujet, puisque la quatrième de couverture comporte un éloge plutôt qu’un résumé – et j’ai donc eu tout loisir d’être surprise. Au final, je pense que le mot qui convient le mieux pour qualifier ce livre est sûrement « étrange » (mais en bien), et je ne regrette absolument pas d’avoir pu découvrir un ouvrage aussi atypique et dépaysant.

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Pour le résumé, inspirons-nous donc de Wikipédia (oui oui c’est le mal, mais je ne pourrais guère faire mieux niveau efficacité) : [Juan Preciado promet à sa mère sur son lit de mort qu’il ira à Comala (ouest du Mexique) réclamer de son père Pedro Páramo ce qui lui revient. Sur le chemin de Comala, il rencontre Abundio, un muletier, qui lui révèle être lui aussi un fils de Pedro Páramo, et continue la route avec lui. En arrivant, Juan découvre un village désert à l’atmosphère sinistre, et fait de nombreuses rencontres qui lui en apprennent davantage sur son père et sur l’histoire du lieu.]

La chose qui m’a le plus marquée dans Pedro Páramo, c’est sa structure… déstructurée. Au début du roman, tout va bien : nous sommes dans la tête de Juan et découvrons au fil de ses pensées le but de son voyage. Mais très vite, les choses se compliquent et depuis la onzième page (me semble-t-il) jusqu’à la fin, les narrateurs se multiplient, l’histoire se fragmente en une myriade de récits (on est dans le passé, dans le présent, dans un lieu, puis dans un autre) et les personnages se confondent. En effet, on a vite fait de se rendre compte que ce qui nous est raconté ici, ce n’est pas l’aventure de Juan mais bien la vie de son père, don Pedro. Les témoignages s’enchâssent et se croisent, incompréhensibles parfois au début et pourtant faisant sens une fois la lecture achevée. Des personnages ou des allusions dont on ne comprend ni l’importance ni le sens à leur première mention (comme par exemple Susana, évoquée dès le début) s’expliquent plus avant dans le texte et jettent un nouvel éclairage sur ce qu’on pourrait penser isolé ou insignifiant – le genre de livres que l’on a tout de suite envie de relire pour pouvoir le redécouvrir.

J’ai retrouvé dans Pedro Páramo l’ambiance mystérieuse du « réalisme magique » qui m’avait tant plu dans La Maison aux esprits : tout le récit semble se dérouler comme dans un rêve, et vient un moment où l’on ne sait plus vraiment où est la réalité et où est l’illusion (qui est vivant, qui est mort ? ici, le narrateur a été accueilli par une femme qui disparaît pendant la nuit, Eduviges : « – C’est vous, dona Eduviges ? ai-je demandé. (…) – Je ne m’appelle pas Eduviges. C’est moi, Damiana. J’ai appris que tu étais là et je suis venue te chercher. (…) – Je viens avec vous. Ici, ces cris ne me laissent pas dormir tranquille. N’avez-vous pas entendu celui qu’on vient de pousser ? On dirait qu’on assassine quelqu’un. Vous l’avez entendu ? – C’est peut-être je ne sais quel écho qui est enfermé ici. C’est dans cette pièce qu’a été pendu Toribio Aldrete, il y a bien longtemps. Ensuite, on a condamné la porte jusqu’à ce qu’il soit desséché, pour que son corps ne puisse trouver le repos. Je ne sais comment tu as pu entrer, il n’y a pas de clef qui ouvre cette porte. – C’est dona Eduviges qui m’a ouvert. Elle m’a dit que c’était sa seule chambre disponible. – Eduviges Dyada ? – Oui. – Pauvre Eduviges. Elle doit encore errer comme une âme en peine.« ). Dans ce village paysan abandonné à la façon d’une ville fantôme, les apparitions sont légion : Comala est en effet hanté par les esprits des personnes qui y ont perdu la vie au début du XXème siècle, et qui vont se révéler au protagoniste pour lui raconter leur destin et leurs tourments. Ces âmes incapables de trouver le repos semblent perdues dans ce qui se rapproche d’un enfer sur terre ; la moiteur et l’immobilité de Comala imprègnent le récit et le texte, et en font un lieu suspendu, un purgatoire sans échappatoire où la religion est impuissante (un des personnages que l’on peut suivre est par exemple un prêtre désabusé, qui a perdu l’espoir de pouvoir absoudre les péchés de ses coreligionnaires).

Le personnage de don Pedro, qui se dessine au fil des pages, est pour beaucoup dans cette aura délétère : sa luxure, son absence de scrupules à toujours choisir toujours ce qui lui rapportera davantage sans tenir compte des vies qu’il détruit et sa main-mise sur le village en font un patron redouté et redoutable, auquel tous se soumettent. Et pourtant, au fur et à mesure que l’on progresse dans le livre, on découvre des aspects cachés de sa personnalité, des fêlures et surtout une faille : sa passion douloureuse pour la femme qu’il aime. Juan, quant à lui, est en fait un personnage plutôt secondaire, réceptacle pour tout ce qu’ont à raconter les autres, que ce soit Abundio, Dorotea, ou les nombreux autres personnages qui se font écho. D’ailleurs, cette multiplicité de noms et de rôles a constitué un des seuls bémols que j’ai trouvés dans ce texte – je n’ai pas vraiment la mémoire des noms et il m’est parfois arrivé de ne plus savoir qui était qui.

Conclusion ? Pedro Páramo, avec sa narration elliptique et éclatée, ses nombreux protagonistes et son ambiance particulière est, avouons-le, une lecture pendant laquelle il faut s’accrocher pour suivre… mais ça vaut tellement le coup ! L’effort est en effet récompensé par la découverte d’une intrigue parfaitement maîtrisée, d’un texte riche et d’une plume très agréable. Le style de Juan Rulfo, efficace et onirique, fait la part belle aux décors, aux odeurs, aux sons ; l’écriture fourmille de détails et de silences, étonnamment vivante pour décrire cet univers où les morts sont rois (« Ce village est plein d’échos. Ils semblent avoir été reclus au creux des murs ou sous les pierres. Quand on marche, on a l’impression qu’ils vous emboîtent le pas. On entend des craquements. Des rires. Des rires très anciens, comme lassés de rire. Des voix usées d’avoir trop servi. On entend tout ça. » ou « Je me suis adossé à un pilier des portiques. J’ai vu qu’il n’y avait personne, alors que je continuais d’entendre le brouhaha d’une multitude comme par un jour de marché. C’était un bruit égal, sans rime ni raison, pareil à celui que fait le vent, la nuit, dans les branches d’un arbre, quand on ne voit ni l’arbre ni les branches mais que l’on entend leur murmure. C’était exactement ça.« ). En fait, j’ai aimé chaque page de ce livre et n’ai pu m’en détacher avant la fin – et pourtant, au départ je ne savais vraiment pas où cela allait me mener. Un voyage vers l’inconnu, que je vous recommande vivement si vous n’avez pas peur de vous laisser porter au gré du vent de Comala.

(pas beaucoup d’extraits, je sais, mais j’ai un peu peur de spoiler l’histoire : ne prenons pas de risque !)

> La prochaine lecture sera L’Immeuble Yacoubian, d’Alaa El-Aswany.

> RULFO, Juan – Pedro Páramo, Gallimard – traduit de l’espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli.
> rédigé au son de « Himno Nacional Mexicano » .

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