[journal] 15 – japon

Ohayô le monde !

J’attendais depuis longtemps de pouvoir me procurer le livre du Japon pour un livre | un pays : conseillé par une lectrice de la bibliothèque où je travaille, La Marche de Mina de Yôko Ogawa me faisait tout simplement énormément envie. J’ai été conquise à la fois par l’histoire, par la couverture et par le nom de l’auteur qui, il faut l’avouer, est parmi les écrivains japonais les plus connus en France. Pour toutes ces raisons, j’avais hâte de me plonger dans ce livre… et je n’ai pas pu m’en détacher une fois commencé ! Un joli et délicat coup de coeur, et c’est avec plaisir que je vous le présente aujourd’hui.

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[Après le décès de son père, alors que sa mère doit s’éloigner pour parfaire sa formation professionnelle, la petite Tomoko est reçue pour un an [1972-73] chez son oncle et sa tante. Tomoko a douze ans ; à Kobe, son oncle l’attend sur le quai de la gare. Il la serre dans ses bras et la conduit jusqu’à la très belle demeure familiale d’Ashiya. Pour Tomoko, tout est ici singulièrement différent. Sa cousine Mina passe ses journées dans les livres, collectionne les boîtes d’allumettes illustrées sur lesquelles elle écrit des histoires minuscules ; un hippopotame nain vit dans le jardin, son oncle a des cheveux châtains, il dirige une usine d’eau minérale et la grand-mère se prénomme Rosa. Au coeur des années soixante-dix, Tomoko va découvrir dans cette maison l’au-delà de son archipel : à travers la littérature étrangère, les récits de Rosa sur son Allemagne natale et la retransmission des Jeux olympiques de Munich à la télévision, c’est un tout autre paysage qui s’offre à elle.]

Vous pouvez l’imaginer rien qu’en lisant le résumé : l’univers de ce livre, bien qu’ancré dans la réalité, regorge de détails qui le rendent éminemment singulier et féerique. La maison de l’oncle de Tomoko, aux allures de château étranger, est une demeure pleine de surprises : le jardin a été autrefois un parc zoologique, les nombreuses pièces sont remplies de livres et d’oeuvres d’art, et la bâtisse abrite même une « salle de bains de lumière » semblable à un sauna de méditation pour revigorer ses habitants. Même si l’histoire est assez terre à terre – la vie d’une famille japonaise dans les années soixante-dix – elle se distingue de façon très délicate par ses péripéties et l’attention portée à l’imaginaire des enfants, Tomoko et sa cousine Mina. Entre séances de spiritisme avec Kokkuri-san l’esprit qui sait tout, histoires inventées par Mina (inspirées par les images imprimées sur les boîtes d’allumettes, comme par exemple ici celle racontant le voyage des hippocampes venus de la lune : « – Tu sais, je commence à m’ennuyer, dit l’un d’eux. – Mais non, ça va, l’encouragea l’autre. La lune de trois jours qui allait en diminuant était maintenant aussi mince d’une paupière close. Les deux hippocampes étaient serrés l’un contre l’autre. – Si ça continue, on va finir par tomber. – Ecoute-moi, le moment venu, nous sauterons sur cette étoile bleue que tu vois là-bas. – Eh, si loin et une étoile aussi petite ? – C’est certainement un endroit très bien. (…) Ils mirent toute leur énergie dans leur queue, et après avoir inspiré le plus profondément possible, sautèrent dans le noir en visant le point bleu au lointain.« ) et parties fictives de volley-ball, les deux petites grandissent et s’épanouissent sans jamais brimer leur imagination, leurs aventures teintant le récit des couleurs d’un rêve.

Mais il n’y a pas que l’imaginaire qui est surprenant dans ce récit : les membres de la famille et même leurs activités sortent de l’ordinaire. Vu du point de vue de Tomoko, tout dans la vie à Ashiya est étonnant. L’oncle, homme rayonnant mais souvent absent, offre un contraste saisissant avec son épouse plus effacée – dont la principale distraction consiste à répertorier les coquilles et autres fautes d’impression dans tous les imprimés qu’elle peut trouver, un verre d’alcool à portée de main. À leurs côtés, grand-mère Rosa l’émigrée allemande et sa soeur de coeur la consciencieuse gouvernante madame Yoneda, monsieur Kobayashi qui prend soin du jardin, Pochiko l’hippopotame naine reconvertie en moyen de transport consentant… et bien sûr Mina, Mina l’excentrique lectrice de littérature étrangère, Mina la passionnée, Mina fragile et soigneusement protégée... « Si l’on voulait expliquer en quelques mots qui était Mina, on pouvait dire que c’était une petite fille asthmatique, qui aimait les livres et allait à dos d’hippopotame. Mais si l’on voulait prouver qu’il s’agissait bien de Mina et de personne d’autre, il fallait dire que c’était une petite fille capable de frotter joliment les allumettes.«  Pour Tomoko, une enfant « normale », Mina devient une idole, un modèle et surtout une petite soeur. Leur amitié est au coeur de l’histoire, et transparaît dans tous les actes de Tomoko qui cherche avant tout à la préserver.

En forme de récit initiatique durant lequel Tomoko et Mina apprennent à se construire, La Marche de Mina m’a touchée et envoûtée. L’écriture de Yôko Ogawa, toute en douceur et en images, m’a fait voyager jusqu’à Ashiya, jusqu’à la mer et jusqu’à la montagne japonaises, jusqu’aux années soixante-dix. Cette immersion dans l’atypique famille de Tomoko m’a ouvert une parenthèse tendre dans un monde à part. J’ai adoré cette lecture, et je suis ravie d’avoir pu découvrir Yôko Ogawa par le biais d’une histoire aussi simple et belle, qui fait la part belle à la créativité et la littérature (par exemple par cet hommage au premier prix Nobel de littérature japonais : « – Ce monsieur Kawabata Yasunari, c’est un ami de la famille ? questionnai-je à la cantonnade. – Non, répondit grand-mère Rosa en décroisant ses mains. – C’est que vous avez tous l’air tellement sous le choc… – Ce n’est pas une connaissance. Nous ne l’avons jamais rencontré. Mais monsieur Kawabata, c’est un écrivain, n’est-ce pas ? Quelqu’un qui écrit des livres. Même ici, il y a des livres de monsieur Kawabata. Ce n’est pas une connaissance, mais nous avons un lien. Monsieur Kawabata a écrit des livres, qui sont ici. Ces livres, tout le monde les lit. C’est pourquoi nous sommes tristes.« ). Un moment de grâce pour une plongée dans la littérature japonaise – je recommande vivement.

(et tant qu’à être dans les recommandations, je profite de cet article sur le Japon pour vous suggérer d’aller faire un tour sur le superbe blog de littérature japonaise de Kevin, Comaujapon ! Une critique de qualité par semaine, pour découvrir des auteurs actuels ou des classiques, et profiter de belles suggestions de lectures nippones)

> La prochaine lecture sera le recueil Nouvelles du Soudan, aux éditions Magellan & Cie (détails ici).

> OGAWA, Yôko – La Marche de Mina, Actes Sud – traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle.
> rédigé au son de « Kimi Ga Yo » .

2 Comments

  1. Ahhhh ça fait longtemps que j’ai pas lu un Yoko Ogawa. La marche de Mina est peut-être bien le premier que j’ai lu. J’adore cette poésie présente à la fois dans l’écriture et dans l’histoire.

    • L’onirisme de cette histoire m’a vraiment marquée, surtout que tout est dans les détails, c’est très élégant comme écriture je trouve ♡

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