[journal] 12 – palestine

Salam le monde !

Au départ, la Palestine ne faisait pas partie de ma liste de pays (et pour certains elle n’y aura peut-être pas sa place, qui sait !). Je ne tiens pas à m’engager d’un côté ou de l’autre dans le conflit sur la reconnaissance de l’Etat palestinien ; seulement, après avoir lu un livre originaire d’Israël, je trouvais normal d’aller voir ce qui se fait « en face » – et j’avais surtout envie d’avoir un autre point de vue sur cette région du monde. Coïncidence, le livre sur lequel s’est porté mon choix – Le Premier Puits, de Jabra Ibrahim Jabra – est structurellement assez semblable à My First Sony (bon, et à La miséricorde des coeurs aussi – je pense que je vais éviter les récits de jeunesse de ces messieurs pour un moment après tous ces textes ressemblants !). Et en définitive, je suis très heureuse de l’avoir découvert : ça a été pour moi une superbe lecture, qu’il aurait été dommage de manquer.

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[L’une des plus grandes voix de la littérature arabe, le Palestinien Jabra Ibrahim Jabra, fait dans Le Premier Puits le récit de son enfance à Bethléem dans les années vingt. Issu d’une famille pauvre de la communauté chrétienne orthodoxe, il raconte sa découverte émerveillée de l’école et des livres, les maisons aux toits de tôle, les jeux de l’enfance. C’est un monde émouvant, emporté depuis par l’Histoire, qui habite ces pages dont la lointaine musique nous parvient encore.]

Ce livre m’a plu dès les premières lignes de l’histoire, et a été un vrai plaisir à lire ; à aucun moment, je n’ai eu de mal à me replonger dedans après une pause, et les plus de 300 pages sont passées vraiment vite – ce qui est sûrement dû au fait que j’ai totalement accroché au style, efficace et naturel. L’auteur nous raconte son enfance, tout simplement, sans l’enjoliver et avec une précision remarquable. Les noms, les lieux, les ambiances, et même les réflexions du jeune Jabra, tout est restitué très clairement (par exemple cette jolie description qui nous plonge totalement dans les paysages de Bethléem : « À perte de vue, parmi les oliviers de Wadi-l-Jamal, la vallée du Chameau, parmi les fleurs jaunes, bleues ou violettes, les coquelicots tachettent le paysage immense du sang de Naâmane. Tout au long de la route de Beit Sahour et sur les terres environnantes, les petites fleurs fragiles se balancent dans les champs de blé, dans les champs d’orge, au gré des épis verts ; par milliers, les oiseaux viennent à elles et elles les accueillent ; puis ils s’en retournent, ils tournoient et disparaissent dans le ciel qui ne connaît d’autre limite que les montagnes bleutées, au loin.« ).

La trame du livre, conformément à l’intention de l’auteur (détaillée dans un petit prologue) et contrairement à celle de My First Sony par exemple, est plutôt chronologique, et ne s’étend pas sur l’environnement élargi du narrateur. Tout du long, le récit est centré sur Jabra enfant, ses activités, ses ressentis, son entourage immédiat. Si la guerre ou la situation géo-politique du pays sont parfois évoquées, cela reste très concis, voire anecdotique. En revanche, la religion (chrétienne orthodoxe) tient une place importante dans la vie du personnage, ce qui fait qu’elle est très présente dans le livre. De même, la famille et le cercle proche – voisins, amis – sont un pilier du roman. On perçoit notamment des parents très unis malgré les difficultés financières et les problèmes de santé, et une certaine complicité au sein de la fratrie (quatre garçons et une fille). J’ai particulièrement ressenti la grande admiration que l’auteur témoigne à son père, un homme qui apparaît comme très croyant, bon, protecteur, un soutien indéfectible dans la vie et les études de ses fils (comment ne pas aimer ce monsieur enfin ? « Mon père ne possédait en ce monde que les habits qu’il portait. Mais il avait ses chansons, ses contes, son amour infini pour tout ce qui l’entourait. Il avait aussi sa force physique, qui commençait à le trahir, et sa force spirituelle, qui ne l’abandonna jamais. Pas une fois je ne l’entendis blasphémer, et il me voulait tel que lui. (…) Il ne demandait rien à Dieu, sinon de lui permettre de Le satisfaire ; il ne demandait rien aux hommes, sinon de ne pas porter tort aux siens.« ). Cette ambiance vraiment positive fait que l’on se sent « bienvenu » dans la vie de l’auteur, et aide à s’identifier à lui.

Cette histoire est aussi faite de découvertes et d’apprentissage : le personnage tombe amoureux de l’école et de la lecture, et se passionne pour l’étude grâce à des professeurs fascinants (décrits de façon vivante et admirative par l’auteur, tous semblent extraordinaires : « Hassan Arafat nous apprenait le calcul et l’algèbre, plus tard les sciences naturelles. (…) Sa petite taille ne l’empêchait pas d’avoir énormément de présence, ce qui tenait à sa logique mathématique et à son extrême rigueur mathématique, qu’il appuyait toujours d’un geste de la main lorsqu’il prenait un crayon, un morceau de craie, ou autres papiers et livres. Il avait un art consommé de l’anecdote et savait faire naître le fou rire quand lui n’esquissait qu’un léger sourire, pas davantage, levant les yeux de biais en attendant que l’explosion se calme.« )… Avec lui on retrouve l’émerveillement de l’enfance, où tout est nouveau et captivant, et l’on ne peut s’empêcher de mesurer la chance qu’a eu l’auteur d’avoir une famille aussi encourageante. Grâce à cette lecture, j’ai aussi appris une foultitude (si si, ce mot existe dans mon monde) de choses : le texte intègre parfois quelques vers issus de poèmes, des extraits de classiques de la littérature arabe – dont de superbes passages des Mille et Une Nuits –, propose des descriptions de la société palestinienne dans les années 20 au travers de portraits, de contes traditionnels, de scènes de cérémonies religieuses…

J’ai trouvé cette oeuvre à la fois très agréable à lire et riche en informations : c’est une véritable plongée dans une autre époque, dans un autre monde que nous offre Jabra Ibrahim Jabra. Par le biais de cette autobiographie, il donne un aperçu de la vie dans une région du monde en proie à de nombreux conflits (déjà à l’époque), sans jamais s’attarder sur cet aspect politique un peu réducteur et déjà abondamment exploité dans la littérature. Au contraire, il sublime plutôt l’enfance et ces souvenirs qui fondent l’identité de chacun, en en rappelant l’importance et la singularité. Comme il le suggère si bien dans le prologue, « les événements de l’étape suivante [de la vie] seront nécessairement plus riches, plus complexes, ils exigeront d’être traduits en signes intelligibles ; l’enfance, elle, reste source de magie, et son mystère perdure et défie toute explication.« . Source de magie et de bien beaux récits, comme le prouve Le Premier Puits que je vous conseille vivement.

> La prochaine lecture sera Daisy Sisters, de Henning Mankell.

> IBRAHIM JABRA, Jabra – Le Premier Puits, Le Serpent à Plumes – traduit de l’arabe par Leïla El-Masri et Jocelyne Laâbi.
> rédigé au son de « Biladi, Biladi » .

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