[journal] 11 – tunisie

Sabah el-khir le monde !

Après la laborieuse lecture qu’a été La miséricorde des coeurs, j’avoue, j’avais cette fois-ci envie de quelque chose d’un peu plus court, plus léger – au moins dans la forme – et plus varié. C’est principalement pour cette raison (et aussi parce que je vais bientôt devoir le rendre à la bibliothèque !) que j’ai choisi dans ma pile à lire Nouvelles de Tunisie, issu de la collection Miniatures des éditions Magellan et Cie dirigée par Pierre Astier. Ayant été conquise par le premier ouvrage que j’ai lu dans cette collection (Nouvelles de Madagascar, remember, here), j’avais hâte de renouveler l’expérience pour voir si un coup de coeur serait de nouveau au rendez-vous. Et au final… presque, dirais-je !

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[Tunisie. « Le 17 décembre 2010, un garçon brun comme les blés, frêle comme un roseau, souriant comme la lune, et aux yeux clairs comme l’eau de certains lacs qu’il n’avait jamais eu la chance de contempler, criant sa détresse et défiant le mal qui assassinait son pays, créa l’espoir chez tout un peuple de jeunes et de moins jeunes. Il leur fit découvrir qu’ils étaient bien capables de dire NON et s’opposer à leur sort. », écrit Linah Ben Mhenni dans Le Soleil au coeur, l’une des cinq nouvelles de ce volume. Le « Printemps tunisien » déclenché par l’immolation de Mohamed Bouazizi, qui est aussi devenu le « Printemps arabe », est également un printemps littéraire. Une aspiration à la liberté de parole et d’écriture, qui ne s’était pas exprimée avec autant de force depuis longtemps, s’est emparée de beaucoup sur un axe allant de Casablanca à Sanaa. Au centre, la Tunisie a ouvert la voie. Et des voix se sont élevées de ce beau pays méditerranéen, trop longtemps réduit à une image de carte postale.]

Comme pour Madagascar, je traiterai chaque nouvelle séparément, avant un petit bilan final.

¤ Le Pape et le Barbu, de Yamen Manai ¤

Le « pape de Tunis » , c’est Slim Jib XII, trafiquant d’alcool abreuvant ses « fidèles » en manque de boisson et déployant son emprise tel un parrain sicilien. Le barbu, c’est Kamal al Montassar, extrémiste religieux libéré de prison au moment de la révolution, en janvier 2011. Quand le barbu découvre l’existence du pape, c’est une guerre intestine qui se déclare dans les rues de Tunis, la guerre entre impie et croyant, entre deux visions de la vie (« Après la révolution, tous les loups terrés se retrouvèrent dans la même et unique jungle, et la chefferie de la meute devenait un combat inévitable« ). Cette nouvelle, bien que lourde de sens, a un style plutôt original, teintant sa neutralité apparente d’un humour sombre (« Restait alors les soûlards de la nuit. Sur le chemin du Salut, et à quelques quartiers du sien, se dressait un pape dont il avait entendu parler. Un pape, à Tunis ? Et puis quoi encore ? Sa peau était hallal, et il comptait bien l’avoir.« ). Le tout donne un aperçu glaçant des tensions nées du printemps tunisien, dans un pays en pleine mutation et en plein questionnement quant à son avenir : un début fort pertinent pour ce recueil donc, et surtout un texte captivant, à la fois ironique et lucide.

¤ Les Fleurs de pois, d’Iman Bassalah ¤

Je pense que celle-ci a été ma nouvelle préférée de ce recueil, et de loin. Les Fleurs de pois, c’est l’histoire de Hédi et « Gisèle », installés à l’écart du monde, au pied des montagnes du djebel Ghorra – tous les deux assez âgés et prévoyant d’y finir leur vie. La relation entre ces deux personnages est particulière : c’est en fait une amitié très forte, patiemment tissée, pleine de tendresse et à la lisière de l’amour non déclaré qu’ils se portent. Le caractère fort de « Gisèle » est contrebalancé par la patience d’Hédi, donnant à leur « couple » un équilibre touchant, une intensité et une maturité qui se lisent dans leurs actes autant que dans leurs paroles (« Excuse-moi, Hédi. Je t’ai ignoré alors que tu voulais être gentil, et maintenant tu as de la peine. Tu sais que la nuit, je suis encore dans mes démons. Je n’ai ni tes prières, ni ta bonté pour m’aider, moi. Chaque matin, il faut que je trouve une seule bonne raison de me lever. Et le plus souvent, à part l’idée de voir ta pomme, je n’en vois pas.« ). La force de ce texte réside pour moi dans sa (grande) douceur : l’ambiance est apaisante, les paysages oniriques et la notion de durée se dilue au fil des pages. Une très jolie et très fine parenthèse sous le soleil tunisien, hors du temps.

¤ Le Soleil au coeur, de Linah Ben Mhenni ¤

Difficile de décrire mon ressenti par rapport à cette nouvelle : j’ai aimé l’histoire et l’écriture mais… pas tout le temps. Le récit est celui de la vie et de l’engagement de l’auteure, « Lina-Leena-Linah-Leenah-La Nôtre«  (méli-mélo de prénoms utilisés de façon interchangeable dans le livre pour décrire son personnage) – dont j’ai appris après ma lecture qu’elle a été l’une des voix médiatiques de la révolution tunisienne par le biais de son blog. C’est une histoire touchante, marquée par la maladie mais pourtant très lumineuse, pleine d’espoir et d’ouverture d’esprit (« La petite maison de ses parents, une vieille baraque de soixante mètres carrés, ne désemplissait pas. Véritable carrefour d’idées, de rêves et même de civilisations.« ). Le récit est tantôt à la troisième personne, tantôt à la première, alternant passage où l’auteure revient sur sa vie en simple observatrice et ceux où elle la commente. On la suit de sa naissance à celle de la révolution tunisienne, alors qu’elle apprend petit à petit la vie (les descriptions sont d’ailleurs d’une grande sensibilité : l’auteure mentionne par exemple « un ange : un ami de ses parents, Hédi, tellement présent que toute petite, elle le prenait pour un second père. Un ange que le ciel eut vite fait, toutefois, de lui ravir, la laissant sans voix ce soir inoubliable de ramadan. (…) Sans voix. Sans paroles. (…) Une première rencontre avec l’absurde, avec l’inacceptable, avec l’inénarrable.« ) et forme son caractère, ses envies. Si je m’écoutais, je vous mettrais beaucoup trop d’extraits tant la plume de l’auteure est délicate et marquante ; cependant, j’ai malheureusement trouvé la fin beaucoup moins « travaillée » que le début du texte, et j’ai été un peu déçue artistiquement parlant par les derniers paragraphes. Un joli texte donc, mais sans plus pour moi.

¤ Mon TGM, de Monique Zetlaoui ¤

Changement d’ambiance et de concept pour cette avant-dernière nouvelle, et si au début le ton est un peu enfantin – et du même coup déstabilisant – on est au final embarqué dans un véritable voyage. L’histoire est celle du TGM, train reliant Tunis, La Goulette et Marsa et traversant donc une bonne partie de la Tunisie, ici personnifié (« Tunis. Un beau matin de 1905, il est déposé à l’avenue de la Marine à Tunis. C’est ici que débute sa vraie vie. Oubliés les tunnels, la grisaille, la poussière, et les traînées noirâtres. Ebloui, il découvre la mer. Il hume à pleins poumons les embruns, il laisse portes et fenêtres ouvertes pour que le vent circule dans ses wagons, ce vent qui lui conte l’histoire de cette terre qui devient sienne.« ). Par le biais de la voix de ce « petit train » , l’auteure nous permet de découvrir une grande diversité de paysages, associant chaque arrêt à un paragraphe, et y mêlant références géographiques, mythologiques et surtout historiques. J’ai apprécié l’idée, que j’ai trouvée vraiment bien exploitée… un peu trop même ? En effet, même si je suis habituée à aller me renseigner à presque chaque mention culturelle dans un texte, j’ai trouvé l’effort nécessaire ici beaucoup trop lourd. Ne connaissant rien à la culture tunisienne, j’ai passé mon temps à m’interroger sur le sens des termes, l’histoire des personnages cités, la localisation des lieux traversés (je suis peut-être la seule à être obsessionnelle comme ça mais bon)… Cela a au final entravé ma lecture – soit je cherchais tout le temps et soyons honnêtes, c’est assez agaçant, soit je faisais sans et je ne comprenais pas de quoi on parlait, ce qui est encore pire. En bref, je suis un peu déçue de ne pas avoir pu apprécier à sa juste valeur ce texte à l’écriture par ailleurs intéressante et au sujet prometteur.

¤ La Nouvelle, de Habib Selmi ¤

Très courte nouvelle pour terminer ce recueil ! En effet, ce dernier texte ne fait que neuf pages et raconte un moment bref mais poignant alors que le personnage principal apprend la mort d’un de ses amis. Je n’ai pas grand chose à dire sur ce texte, que j’ai surtout trouvé intéressant pour l’intérêt qu’il porte au processus de pensée du protagoniste. Les réflexions que se fait celui-ci sont réalistes et abordées d’une façon inhabituelle, ce que j’ai apprécié (« Je cherche fiévreusement la seule photographie que j’aie jamais pu obtenir de lui. (…) Le visage me paraît bien différent de celui qui me revenait en mémoire tout à l’heure. Au bout d’un moment, je remarque que le défunt, contrairement à ce que je me figurais, était très laid. (…) Cette constatation me met mal à l’aise, j’en éprouve du mépris à mon égard, mais également de la désolation, du remords.« ). Pour moi, le résultat est tout simplement le récit d’une tranche de vie, d’émotion judicieusement narrée et subtilement détaillée, mais qui ne m’a pas marquée tant que ça malgré son traitement original .

Vous l’aurez compris, j’ai (plutôt beaucoup) apprécié ma lecture mais il m’a manqué quelque chose pour avoir un vrai coup de coeur ; cependant, j’ai été séduite par la beauté de l’écriture – commune à tous ces textes – et par la diversité des thèmes traités, et j’aimerais notamment avoir l’occasion de découvrir plus avant la plume d’Iman Bassalah. Par ailleurs, je suis maintenant totalement convaincue de la qualité des recueils des éditions Magellan et Cie : je vous invite sincèrement à en parcourir un si vous le pouvez. Pour ma part, je n’ai qu’une envie, en lire d’autres ! En définitive, une belle lecture, très fluide et très rapide, pour une petite évasion en terre tunisienne.

> La prochaine lecture sera Le Premier Puits, de Jabra Ibrahim Jabra.

> coll. (MANAI, Yamen / BASSALAH, Iman / BEN MHENNI, Linah / ZETLAOUI, Monique / SELMI, Habib) – Nouvelles de Tunisie, éditions Magellan et Cie.
> rédigé au son de « Humat Al-Hima » .

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