[aparté] #femini-books – poétesses du monde entier, réveillez-vous !

Salut le monde !

Avant de commencer, petit point contexte : cet article participe à la quatrième session du Femini-books, projet lancé par Opalyne qui fête ce mois-ci son premier anniversaire. Visant à parler féminisme et littérature sur la blogosphère, le Femini-books vous propose de découvrir pendant un mois deux contenus par jour, une vidéo et un article de blog. Hier, Le panda qui lit vous parlait de L’Ourlet de nos jupes de Florence Cardier tandis que Voyage à dos de dragon vous retrouvait sur sa chaîne pour parler d’Aussi libre qu’un rêve de Manon Fargetton. Aujourd’hui, je vous invite tout de suite après avoir fini cet article à vous rendre sur la chaîne de Des livres et des loutres. Et demain, n’oubliez pas de vous tenir aux aguets sur la chaîne de Anaïs LeMilleFeuilles et sur le chouette blog de Lilia Vernalia !

De mon côté, je vous invite à découvrir avec moi sept poétesses féministes venues des quatre coins du monde ! En effet, au moment de choisir de quoi vous parler pour cette édition du Fémini-books, j’avais  déjà un projet en tête : lire de la poésie féminine et féministe non-occidentale. Des poétesses féministes, j’en connaissais déjà quelques unes de nom (Audre Lorde, Gwendolyn Brooks, Andrée Chedid, Maya Angelou…), certes, mais elles étaient souvent soit françaises, soit américaines, et ce qui m’intéressait c’était de lire d’autres plumes, différentes. Je voulais lire les mots de femmes engagées ailleurs, qui ont fait ou font bouger les choses dans leur pays et dont je n’aurais jamais entendu le nom autrement.

Au final, j’ai pu lire quatre recueils, qui ont certes parfois un peu dévié de mon ambition de base, mais qui m’ont tous permis de découvrir des autrices audacieuses et intéressantes. Je vous les présente ?

¤ Warsan Shire – Teaching My Mother How To Give Birth* ¤

Ça parle de quoi ? (en 4 mots-clés)
sexualité – féminité – famille – guerre

Quand un recueil commence par la phrase « I have my mother’s mouth and my father’s eyes ; on my face they are still together« , normalement, on sent que ça va être à la fois cash et touchant. Et clairement, c’est le cas ici ! Warsan Shire, c’est une jeune poétesse anglo-somalienne contemporaine à la plume tantôt crue et tantôt douce, mais surtout toujours pleine d’empathie, dont les poèmes frappent fort. Très vite, la sexualité et la sensualité s’imposent comme des thèmes-clés, mais on trouve aussi des textes coups de poing sur la guerre, les réfugiés ou le l’abandon, et ils trouvent tous le moyen de marquer malgré la brièveté de l’ouvrage.

En bref : un recueil à vif qui brise les tabous et ose dire les choses, jouant sur la forme et les mots pour faire passer ses messages.

Un poème : When We Last Saw Your Father

He was sitting in the hospital parking lot
in a borrowed car, couting the windows
of the building, guessing which one
was glowing with his mistake.

Un autre extrait : Conversations About Home (at the Deportation Center)

They ask me how did you get here ? Can’t you see it on my body ? The Libyan desert red with immigrant bodies, the Gulf of Aden bloated, the city of Rome with no jacket. I hope the journey meant more than miles because all my children are in the water. I thought the sea was safer than the land. I want to make love, but my hair smells of war and running and running. I want to lay down, but these countries are like uncles who touch you when you’re young and asleep. Look at all these borders, foaming at the mouth with bodies broken and desperate. I’m the colour of hot sun on the face, my mother’s remains were never buried. I spent days and nights in the stomach of the truck ; I did not come out the same. Sometimes it feels like someone else is wearing my body.

¤ Joumana Haddad – Superman est arabe* ¤

Ça parle de quoi ? (en 4 mots-clés)
patriarcat – religion – mariage – sexualité

Superman est arabe

Petite entorse au projet initial ici, puisque ce recueil de la Libanaise Joumana Haddad n’est pas un recueil de poésie, ou du moins pas que. En effet, il s’agit d’un livre fourre-tout, qui rassemble poèmes, textes courts de type essai et exercices de style, le tout ouvertement féministe et militant.
Superman est arabe est un ouvrage éclectique et tout sauf consensuel, car Joumana Haddad est partisane d’un féminisme athée et plutôt bien vénère. L’idée derrière Superman est arabe, c’est de partir d’une interrogation sur la masculinité (pourquoi les hommes arabes ont-ils besoin d’agir comme des surhommes machos plutôt que de se laisser vivre simplement tels de braves Clark Kent ?) pour ensuite questionner les « inventions » qui pourrissent la vie des femmes arabes, de la guerre des sexes au péché originel en passant par la chasteté ou le mariage. Chaque chapitre se compose d’un poème, d’un court texte souvent anaphorique et d’un texte un peu plus long en prose pour discuter le sujet choisi.
Et pour discuter, ça discute !

J’ai même parfois eu du mal à poursuivre ma lecture, car Joumana Haddad livre ici des textes argumentés et originaux, mais surtout extrêmement véhéments ; et parfois, j’avoue, j’étais clairement en désaccord avec elle et c’est aussi ce qui a rendu ma lecture intéressante (même si j’ai toujours du mal avec les généralisations, le message anti-religion intransigeant et les injonctions à être « un vrai homme » ou « une vraie femme » qui ponctuent le livre, malgré le fond positif que ces termes sont censés véhiculer ici). Elle n’hésite pas à jouer la carte de la provocation pour faire réagir, parodiant par exemple le récit de la Genèse, ou dégommant allègrement les clichés et les tabous sur le sexe ou la masculinité, mais ne produit pas pour autant un ouvrage purement rhétorique. Exemples, témoignages et chiffres officiels sont également bien présents et utiles pour appuyer le propos fondamentalement féministe. Joumana Haddad, au-delà d’une révolte contre des institutions oppressives et une société injuste, dénonce aussi le diktat de la jeunesse ou le mariage des enfants, élargissant ses revendications et usant de sa plume frappante pour mettre en lumière le sexisme de tout un système.

En bref : ça fait grincer des dents (souvent) mais c’est percutant. Et ça vaut aussi le coup pour être confronté·e à un féminisme « extrême » (même si je n’aime pas trop ce terme) qui ne mâche pas ses mots et gueule haut et fort son indignation.

Un poème : Je suis une femme 

Personne ne peut deviner
ce que je dis lorsque je me tais,
qui je vois lorsque je ferme les yeux,
comment je m’emporte lorsque je m’emporte,
ce que je cherche lorsque je lâche mes mains.
Personne, personne ne sait
quand j’ai faim, quand je voyage,
quand je marche et quand je me perds.
Et personne ne sait
que mon aller est un retour
que mon retour est une abstention
que ma faiblesse est un masque
que ma force est un maque,
et que ce qui vient est une tempête.
Ils croient savoir
et moi je les laisse croire
et me voilà.
Ils m’ont enfermée dans une cage
afin que ma liberté soit un don d’eux
et que je remercie et que je me soumette.
Mais je suis libre avant eux, après eux,
avec eux, sans eux.
Je suis libre dans mon oppression, dans ma défaite,
et ma prison est ma volonté.
La clé de la prison pourrait être leur langue,
mais leur langue est enroulée autour des doigts de mon désir,
et mon désir ne leur obéit point.
Je suis une femme.
Ils croient qu’ils possèdent ma liberté.
Je les laisse croire
et me voilà.

Un autre extrait : in La désastreuse invention du mariage

Je vous propose, à titre de remplacement, une version revisitée des voeux du mariage, moins irréaliste et moins angélique :
Ancienne version : Je te prends légalement pour époux (pour épouse) maintenant et pour toujours. Je te promets d’être fidèle dans les moments de bonheurs comme dans les épreuves. Je t’aimerai chaque jour de ma vie, à compter de ce jour, jusqu’à ce que la mort nous sépare.
Nouvelle version : Je te prends comme amant passager. Je serai heureuse de rester avec toi quand nous le désirerons tous deux, mais tu ne seras pas en ma possession, ni moi bien sûr en la tienne. Je ne peux rien te promettre, mais je préférerais que nous passions de bons moments tous les deux, plutôt que de mauvais. Je t’aimerai aussi longtemps que je le pourrai, pas un jour de plus. Ce ne sera pas la mort qui nous séparera, mais plus probablement un autre homme (ou une autre femme). Alors, veux-tu vivre heureux à jamais ou prendre des risques avec moi ?

¤ Gabriela Mistral – D’amour et de désolation* ¤

Ça parle de quoi ? (en 4 mots-clés)
spiritualité – maternité – deuil – enfance

D'amour et de désolation par MistralAvec Gabriela Mistral, je vous propose un monument de la littérature chilienne : première poétesse à recevoir le Prix Nobel de Littérature (en 1945), féministe, militante pour l’éducation et diplomate, le personnage a tout pour impressionner. Et pourtant… c’est une poésie toute en simplicité que livre ici l’autrice, une poésie qui s’appuie sur des thèmes universaux mais reste proche de sa terre natale. Dans ce recueil recomposé à partir de plusieurs de ses œuvres, on trouve autant des descriptions de paysages et de chagrins d’amour que des paroles d’espoir et des appels à Dieu, le tout dans un style très identifiable (du moins à la traduction). Si je n’ai pas été aussi sensible que je l’aurais voulu à ces textes, je vous invite néanmoins à vous pencher sur la vie de leur autrice, ne serait-ce que pour découvrir une femme impressionnante qui a durablement marqué l’histoire de son pays ! (je pense aussi que je n’ai peut-être pas choisi le recueil le plus apte à me plaire, mais ceci est une autre histoire)

En bref : un recueil de poèmes plein de simplicité et lourd en émotions, reflet du cœur d’une poétesse engagée et (un chouïa) torturée.

Un poème : Petits pieds…

Petits pieds d’enfants,
bleuis par le froid,
comme on vous voit et ne vous couvre,
mon Dieu !
Petits pieds blessés
tous par les cailloux ;
que la neige outrage,
qu’outrage la boue.
L’homme aveugle ignore
que là où passez
une fleur laissez
de vive clarté ;
que là où posez
vos petits talons
qui saignent, le nard
naît plus parfumé.
Et puisque marchez
par les chemins droits,
avec héroïsme,
parfaits, oui, soyez.
Petits pieds d’enfants,
bijoux de souffrance,
ah ! comme les gens
passent sans vous voir !

Un autre extrait : Dernier arbre

Si dans ma seconde vie,
Je ne reçois ce qu’ai reçu
et sens me manquer ce caillé
fait de fraîcheur et de silence,
Et si je passe par le monde,
en rêvant, courant ou volant,
je ne veux de seuils de maisons
mais un arbre où me reposer.
Lui laisserai ce que j’ai eu,
que ce soit cendre ou firmament ;
mon flanc rempli de bavardages
et mon autre flanc de silence ;
les solitudes que m’offris,
les solitudes qu’on m’offrit ;
la dîme payée à l’éclair
de mon Dieu doux et redoutable ;
mon « je te donne et tu me donnes »
joué avec le vent et les nuages ;
ce que dans un frissonnement,
j’ai appris des sources secrètes.

¤ Collectif – Wild Girls Wicked Words ¤

Ça parle de quoi ? (en 4 mots-clés)
féminité – nature – sexe – héritage

Celui-ci, j’ai été le chercher loin : ce recueil regroupant des textes de 4 poétesses tamoules (indiennes donc) est venu tout droit d’Inde jusqu’à chez moi, et je suis bien contente de l’avoir déniché ! Grâce à la traduction de Lakshmi Holmström, j’ai pu découvrir les œuvres de Malathi Maithri, Salma, Kutti Revathi et Sukirtharani, 4 femmes poètes catégorisées comme « bad girls » par les opposants à la libération de la parole des femmes en Inde. Ces poétesses, comme l’indique la quatrième de couverture de ce recueil, ont choisi « la témérité, la franchise et le questionnement incessant des règles prescrites« , plutôt que la discrétion ou la modestie. Ces femmes ont été menacées, remises en question, inquiétées en tant qu’écrivaines et en tant que personnes, simplement pour avoir écrit ces mots et fait porter leur voix dans une société qui refuse d’entendre : je ne pouvais pas faire moins que de vous en parler ici et vous inciter à découvrir leurs textes.

En bref : un bon moyen de découvrir 4 voix féministes méconnues et toutes différentes, à travers une sélection soignée et riche.

Un poème : Nature’s fountainhead (Sukirtharani)

Say you bury me alive,
I will become a green grass-field
and lie outspread, a fertile land.
You may set me on fire;
I will become a flaming bird
and fly about in the wide, wide space.
You may wave a magic wand
and shut me up, a genie in a bottle;
I will vaporize as mercury
and stand upright towards the sky.
You may dissolve me into the wind
like water immersed into water;
from its every direction
I will emerge, like blown breath.
You may frame me, like a picture,
and hang me on your wall;
I will pour down, away past you,
like a river in sudden flood.
I myself will become
earth
fire
sky
wind
water.
The more you confine me, the more I will spill over,
Nature’s fountainhead.

Un autre poème : Bhumadevi (Malathi Maithri)

The stretch-marks on her mother’s stomach
are like the wind’s markings on a sandy beach.
Stroking the fine hair on her upper belly,
stamped with the footprints of a baby crab,
she asks :
Amma,
How did you give birth and survive ?
What’s so marvellous in that ?
Think of your granny’s granny,
who gave birth to the entire world.
The little girl falls asleep
thinking of her grandmother,
giving birth to the whole wide world,
like a hen laying an egg.
In her dreams she becomes
snow-storm and raging wave,
joyous stream and feasting forest,
and great exploding volcano.

Et voilà pour cette sélection de poésie féministe venue d’ailleurs ! (si en lisant ça vous avez vous aussi les extra-terrestres de Toy Story en tête, je vous aime)
Ça a été un petit challenge assez compliqué à réaliser, mine de rien, car j’avais une liste longue comme le bras d’autrices intéressantes mais peu d’entre elles étaient facilement trouvables en librairie ! Si j’en crois les rayons des bibliothèques parisiennes, nous avons encore un peu de chemin à faire pour que la poésie féminine (sans même aller jusqu’à parler de poésie féministe, soyons raisonnables voyons) soit aussi valorisée et connue que celle écrites par des hommes… alors n’abandonnons pas, lisons des autrices et let’s rule the world with poetry ! *micdrop*

Non ! en vrai ne partez pas tout de suite, je voudrais vous proposer une ou deux ressources pour aller plus loin, comme :
¤ le très cool article Inktober de Diglee, dans lequel vous pourrez retrouver le résultat d’un mois à illustrer un poème de femme par jour – ce qui est inspirant as fuck.
¤ un article de Rebecca Slater intitulé Verse goes viral : how young feminist writers are reclaiming poetry for the digital age, pour récupérer moult noms de poétesses aussi engagées que connectées.
¤ les biographies de poétesses de Histoire par les femmes, pour découvrir qui sont, entre autres, Julia de Burgos, Phillis Wheatley ou encore Qiu Jin.
¤ et enfin pour encore plus de namedropping, un article universitaire de Zineb Laouedj qui fait un point sur les poétesses d’expression arabe.

Et là, c’est vraiment terminé, pour de vrai – promis. J’espère que cet article vous aura donné envie de lire un peu de poésie féministe à votre tour (je vous assure ça met du girl power dans votre journée c’est magique), et je vous souhaite quoi qu’il arrive de jolies lectures. Love !

* les liens marqués d’un astérisque sont des liens affiliés qui vous dirigeront vers la librairie Bookwitty. Merci de votre soutien si vous les utilisez, merci de votre passage si vous ne les utilisez pas, et des bisous à tou·te·s.

9 Comments

    • Merci à toi de l’avoir lue, je suis très contente qu’elle t’ait plu ! J’espère que tu trouveras ton bonheur en bibliothèque, j’ai eu un peu de mal perso mais en cherchant on trouve des pépites :D

  1. Merci pour cet article !
    Ça fait quelques temps que je cherche à lire des poétesses non-occidentales, tu tombes à pique :)
    Je te conseil aussi le fabuleux recueil « femmes poetesses du monde arabe » qui sera bientôt réédité.

  2. Superbe article, comme à ton habitude ! :) Difficile de passer après un si bon article, mais je relève le défi !
    Et un grand merci pour le petit qualificatif attribué à mon blog :*
    A bientôt sur la toile !

    • Mrr, merci beaucoup ♥ Je suis sûre que ton article sera tout à fait génial ! Hâte de le lire en tout cas, et à tout bientôt :)

    • Mih, merci à toi pour ce commentaire <3 J'espère que tu y trouveras ton bonheur ! (et pour l'astuce : un cinquième conseil que je n'ai pas mis dans l'article, la poétesse Edith Södergran ! j'ai bien aimé aussi mais elle était moins dans le thème :3)

  3. Pingback : C’est le 1er, je balance tout ! #14 – Histoires vermoulues

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