[aparté] #femini-books – de sophie à olivia, les petites filles se rebellent

Salut le monde !

Avant de commencer, petit point contexte : cet article participe au Femini-books, et si ce nom vous dit quelque chose c’est tout à fait normal. Depuis plusieurs mois, ce projet lancé par Opalyne et visant à parler féminisme et littérature sur la blogosphère a bien pris ses marques et, après des sessions hyper-enrichissantes en mars et en juin, il revient en s’ouvrant aux blogs (en plus des chaînes youtube) : ce sont donc deux contenus par jour que vous avez pu/pourrez découvrir pendant tout le mois. Hier, Chaussons les binocles vous parlait de l’excellent Chère Ijeawele de Chimamanda Ngozi Adichie tandis que la géniale Croque les mots vous retrouvait sur chaîne pour parler d’héroïnes réalistes et inspirantes. Aujourd’hui, je vous invite tout de suite après avoir fini cet article à vous rendre sur la chaîne de Marinette and books pour entendre parler de L’Héritage des Rois-Passeurs de Manon Fargetton. Et demain, n’oubliez pas de vous tenir aux aguets sur la chaîne des Mots de Maude et sur le blog de On the road again !

Mais trêve de présentations, passons à cet article que j’espère ne pas rendre trop fouillis. Tout de suite, quand j’ai demandé à participer à Femini-books, j’ai eu envie de vous parler de littérature de jeunesse. Mais comme thème, ça fait vaste, et je ne voulais pas n’importe quelle littérature de jeunesse : je voulais parler de ces héroïnes qui dès l’enfance sortent des carcans imposés par la société, de ces petites filles qui d’une certaine manière incarnent les valeurs du féminisme… et j’avais surtout en tête Olivia, le personnage de Ian Falconer.

Olivia, c’est une petite fille qui n’en fait qu’à sa tête, une petite fille qui saute partout, se pose des questions, fait des bêtises et épuise ses parents tout autant qu’elle les attendrit : une petite fille normale, quoi. J’ai toujours vu en Olivia un personnage qui m’avait marquée parce qu’elle représentait une enfance pas forcément genrée, mais plutôt neutre et libre (peut-être pourrais-je trouver à y redire maintenant, avec ma grille d’analyse plus fine de féministe avertie, mais il me semble que je ne serais pas déçue quand je vois que l’opus Olivia reine des princesses semble fort être une réflexion antisexiste).

Puis j’ai réfléchi encore : je me suis posé la question des héroïnes qui avaient précédé Olivia, permettant que les petites filles soient traitées en littérature non plus comme des futures femmes à modeler (petites mamans ou charmantes épouses), mais comme des enfants. Et alors, j’ai repensé à mes cours d’histoire de la littérature de jeunesse de l’an passé, dans le cadre desquels je m’étais plongée dans la découverte du réalisme domestique, un mouvement littéraire de la fin du XIXème siècle (autour de 1850-1870) porté par des autrices et s’adressant principalement aux filles (ah bah oui, y a domestique dedans, vous croyiez quoi ?). Il s’agit généralement de récits à forte portée moralisatrice, destinés à donner aux jeunes lectrices des exemples des comportements à adopter pour devenir de bonnes maîtresses de maison et des femmes respectables. Parmi les autrices concernées, on peut retrouver par exemple Zulma Carraud et sa Petite Jeanne (une orpheline tenant plus de la sainte que de la gamine lambda qui fait son chemin dans la vie grâce à sa force de résilience, son travail acharné et sa serviabilité), Victorine Monniot et son Journal de Marguerite (le journal intime pré-communion d’une jeune fille pleine de défauts qui va trouver la rédemption par les épreuves) ou encore Frances Hodgson Burnett à l’étranger avec notamment sa célèbre Petite Princesse (mais si, vous savez bien, Princesse Sara, cette fillette parfaite, gracieuse et conciliante qui triomphe avec le sourire de toutes les embrouilles).

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La représentante la plus connue du mouvement en France reste encore aujourd’hui la comtesse de Ségur avec notamment ses Petites filles modèles, mais aussi tout le reste de son oeuvre qui s’inscrit dans la même veine. Et pourtant ! parmi ces récits au fond très pédagogique et au propos moralisateur, on peut déjà dénicher au moins un personnage audacieux et intéressant, qui donne une autre image de la petite fille. Oui, ici j’ai envie de te parler de Sophie (Les Malheurs de Sophie), enfant maltraitée par sa belle-mère et qui accumule bêtise sur bêtise dans les ouvrages où elle apparaît. Sophie, je la trouve fascinante : encadrée par Madeleine et Camille, les Petites filles modèles, elle est certes ramenée petit à petit dans le droit chemin (entendons, celui d’une aimable demoiselle de bonne famille)… mais il n’empêche qu’elle a ce petit quelque chose d’indompté, de facétieux, d’attachant qui la rend si singulière parmi les autres personnages de fillettes de l’époque (pour comparaison, une autre petite fille à bêtises avec la Marie Sans-Soin de Bertall en 1894).

    

De façon intéressante, on trouve en Angleterre à peu près à la même période une autre fillette indocile et extravagante… eh oui, l’Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll ! Impulsive et souvent râleuse, Alice ne répond pas aux critères de la parfaite petite fille, n’est pas spécialement distinguée, désobéit et se montre insolente. Et surtout, elle marque les débuts d’une littérature pour enfants qui se contrefiche de faire assimiler les bonnes moeurs à ses lectrices et lecteurs : pas de moralité à la fin d’Alice, pas de punition pour avoir enfreint les règles de bonne conduite, pas de sous-texte aiguillant vers plus de douceur, de soumission ou de correction. Un premier pas vers des textes purement divertissants, destinés non pas à édifier la jeunesse mais à la distraire… indépendamment du genre de l’enfant !

    

Avec Sophie et Alice, j’ai tenu à revenir ici sur deux héroïnes précurseuses ; aujourd’hui, on pourrait en trouver bien d’autres qui ont suivi leurs pas ! Elles sont de plus en plus nombreuses, ces petites filles désobéissantes, pas sages comme les images qu’on en avait aux débuts de la littérature. Celle-ci a évolué avec la société, élargissant son panel de personnages féminins à des enfants plus réalistes, moins exemplaires et qui pourtant nous en apprennent toujours très long… tout en permettant davantage d’identification et en combattant les stéréotypes confinant les filles à l’intérieur, à l’obéissance, à la douceur. Que ce soit Fifi Brindacier l’indépendante chez Astrid Lindgren, Matilda l’esprit rebelle de Roald Dahl, Lucy la curieuse des Chroniques de Narnia ou Lyra la sauvage dans À la croisée des mondes, de plus en plus de petites filles modernes nous offrent des modèles variés et audacieux, sans avoir à aller forcément jusqu’au cliché de l’héroïne badass et rebelle de young adult. Et ça, je trouve que c’est déjà pas mal pour commencer à normaliser l’égalité entre filles et garçons !

PS : attention ! je ne suis pas totalement oublieuse de la réalité éditoriale contemporaine, et si j’ai choisi de vous parler d’héroïnes qui faisaient selon moi un pas dans le bon sens, n’oublions pas que malheureusement, la littérature de jeunesse sexiste et bien genrée a encore de beaux jours devant elle ! (oui c’est vous que je regarde les princesses à paillettes et les camions bleus) 

D’ailleurs, pour aller plus loin, je vous propose :

¤ le constat qui fait mal de Mariotte Pullman sur Cultures G, ou De l’inconvénient d’être féministe en librairie jeunesse (mais aussi les autres articles de ce blog qui analyse entre autres les stéréotypes de genre dans la littérature – avec par exemple cet article éclairant sur Dolores Ombrage dans la série Harry Potter et le genre), et pour continuer dans la même veine cet intéressant article de Béatrice Kammerer sur la redécouverte parfois surprenante de nos lectures d’enfance (parce qu’un regard féministe ça change tout).
¤ un peu d’espoir dans l’article Jeunes et ingouvernables : quand l’héroïne guerrière prend d’assaut la littérature jeunesse chez Le Fil Rouge ou dans cet article de J’ai piscine avec Simone sur des femmes qui portent le féminisme à travers la littérature.
¤ dix clés d’analyse fort pertinentes proposées par Jo Writes Stuff pour analyser un personnage féminin (ainsi que les résultats de ses nombreuses analyses, par exemple de Ginny Weasley ou de Belle).
¤ une compilation de dix films pour comprendre le « syndrome Trinity » (qui veut qu’une héroïne incroyablement incroyable sera régulièrement moins mise en avant qu’un personnage masculin, même banal) par Paul Rigouste – oui c’est pas de la litté jeunesse mais ça vaut aussi.
¤ et enfin plein de ressources pour approfondir encore tout ça avec le blog Fille d’album, sous-titré Ressources pour une littérature jeunesse antisexiste (appellation de qualité s’il en est).

Et vous, quelles sont les petites filles littéraires qui ont chahuté votre enfance ? Vous en pensez quoi, des héroïnes de littérature de jeunesse d’hier et d’aujourd’hui ?

9 Comments

    • Encore une fois merci pour ce commentaire ! Je suis ravie de pouvoir t’apporter un nouveau point de vue sur la littérature de jeunesse, qui est riche en personnages intéressants et représentatifs de leur époque et des stéréotypes les plus en vogue… et riche aussi en prises de position contraires à ces clichés ! ;)

  1. Ton article est passionnant, et j’aime beaucoup les liens pour approfondir le sujet !
    C’est vrai qu’en modèle féminin dans la littérature jeunesse… Je me souviens bien de Matilda, Lyra, Hermione et compagnie mais je crois que la plupart des héros marquants de ma jeunesse sont malheureusement masculins (j’adorais La Petite Princesse mais très clairement c’était difficile de s’identifier à une sainte).

    Ah si, les héroïnes de Quatre Soeurs sont quand même chouettes et bien écrites ! Ce ne sont certes pas que des petites filles mais je les ai lus autour de mes dix ans donc ça peut compter quand même ?

    • Merci beaucoup <3 (j'ai réussi à caser des liens ailleurs que dans un bilan, ça déborde t'as vu haha)
      J'ai eu la chance d'avoir pas mal de super modèles féminins dans mes lectures de jeunesse (celles que je mentionnais dans mon article sur les héroïnes notamment), et je lis en ce moment plein de personnages féminins auxquels il est très possible de s'identifier ! Surtout du contempo d'ailleurs, j'ai comme une impression de surenchère dans les héroïnes d'imaginaire jeunesse ces temps-ci, surtout qu'elles peuvent vite tomber dans de la fille hyper puissante et parfaite (coucou Tara Duncan, je te kiffe mais seriously).
      Les Quatre Soeurs m'ont laissé une super impression (j'ai un truc avec les histoires de soeurs, pour moi les Quatre Soeurs vont avec la famille Penderwick et plus tard y a eu Une île trop loin), elles sont chouettes dans mes souvenirs oui (et elles avaient ce petit côté rebelle "on vit toutes seules yolo" c'tait cool !) ♥

  2. J’ai enfin pris le temps de rattraper mon retard sur ton blog et woooooaaaau ! Cet article est géniale. (Et je suis si contente de voir Sophie ici ! C’est un personnage emblématique de ma construction personnelle. Je voulais tout faire comme elle (sauf la famille haha).

    Et Fifi ! Mais oui tu as bien raison.
    Et merci mille fois pour les superbes références de fin d’ouvrage.
    J’ai été libraire jeunesse pendant un temps.. le plus dur à vivre c’était Noël. Rose paillette princesse fée sirène… beurk.
    Et la séparation des gros plots marketing filles/garçons.
    Et les parents qui me répondaient « mais, c’est pour un garçon ! » / « oui, et alors ? :'(  »
    Halala la littérature jeunesse sexiste et genrée n’est toujours pas en voie de disparition.

    Mais cet article est vraiment top ! Merci !!

    • Aww merci ça me fait vraiment très plaisir que l’article t’ait plu ♥
      (moi j’avais plutôt Sophie en cassette et ça m’a vraiment vraiment marquée, la pauvre avec sa belle-mère si détestable rha)
      J’ai trouvé tellement de choses intéressantes en me renseignant sur le sujet, je ne pouvais que les partager (ma passion pour les liens à balancer a encore frappé, je ne me limite même plus aux bilans c’est la fête) !
      Aoutch j’imagine que ça devait être un crève-coeur de voir ça. Et genre cette réponse « mais c’est pour un garçon » arh, eh bah quoi, lire une histoire avec un perso féminin ça va lui faire du mal à ton fiston ? :(
      La lutte continue ! (et vu que je veux travailler dans l’édition je fais encore plus gaffe à tout ça, j’aimerais vraiment contribuer à produire des livres qui vont contre cette tendance détestable à tout genrer un max avec des clichés)
      Merci encore à toi !

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